4 – Flâner sur les Quais

« J’t’ai euuu ! » Et les rires de la petite fille s’envolent dans les airs, « Lézarde(nt) les murs, (pour mieux) guérir (l)es blessures ». Ils reprennent leur ronde, à danser de loup en loup comme si toute leur vie en dépendait, comme figés dans une forme d’immortalité infantile. L’âme d’enfant. Celle qui ne se perd jamais, parce qu’au fond, on n’arrête jamais vraiment de jouer au loup. Ce sont juste les règles qui changent. Les circonstances. Les conséquences. Et pourtant, beaucoup de nos rirent se perdent. Mais pour aller où ?

Crédit : Coraline Lafon

La Krutenau, ce mélange de vies, de styles, de classes et de castes. Du vieux, du jeune, du neuf. De la contradiction. Des voitures, des piétons. Un catalogue mouvant dans lequel plonger est un exercice de tous les jours.

Place des Orphelins qui déboule Rue des Orphelins, un grand bâtiment jaune tente de faire une ombre, un peu pâlotte à l’astre qui court vers son zénith. Sur la gauche, de la place de Zurich au par terre coloré, s’élève les odeurs de fromage, de nems et de fleurs. Le marché agite les alentours, rend la routine de certains moins morose. Moins coutumière, au moins deux jours dans la semaine.

Du Pain de Mon Grand père s’évapore dans l’atmosphère l’odeur d’une baguette croustillante. Cette odeur à vous en filer des frissons de plaisir, à imaginer la fine couche de beurre salé étalée sur la mie dense. Une queue entière s’étale jusqu’au dehors de l’enseigne, attirée sans doute par cette même vision, les papilles en ébullitions.

« Bonne journée ! Oh pardon, excusez moi. » Le regard surpris, il sort. Barbe blanche taillée au détail, deux baguettes sous le bras, son porte feuille qu’il tente de fourrer tant bien que mal dans la poche arrière de son bermuda cargo, un bouquet de marguerites dans les tons orangés-roses aux notes de jaune sous l’aisselle.

Son alliance luit sous un rayon, qui dédit toute cette mis en scène à un seul destinataire. Celle pour qui il est si pimpant. Celle pour qui il aura bravé la pression de l’air, le monde et le polo qui colle. Il presse le pas, le petit déjeuner n’attend pas. Elle non plus. Une image de velours des vieilles années et du coton des décennies d’un mariage. Un énième été pour ce dernier.

Plus loin, dans la rue éponyme au quartier, le soleil lourd de la mi-journée baigne les bâtiments et le sol, prêts à se désolidariser, fondre et se décomposer en flaques multicolores. Les plus téméraires ont enfourché leurs vélos, et la sueur perle déjà sur leurs fronts.

« Ding, Ding ». Le cri strident qui laisse échapper à haute voix la pensée de l’émetteur. « Attention, je passe, je suis là, houhou, j’ai chaud, je pourrais étriper quelqu’un si on ne me laisse pas regagner mon domicile dans le quart d’heure ». Comme ils sont pressés et pressant. Qu’il pleuve le lendemain, la rengaine n’en serait qu’a quelques mots près différente.

Sur le trottoir déserté, un reste de paillettes argentées vient habiller le bitume nu, si ce n’est pour les cadavres éteints des clopes de la veille, ou du matin. Les vestiges antithétiques d’une soirée, d’une nuit et d’un petit matin sulfureux, où les corps déjà étouffés par la chaleur, n’avaient plus rien à perdre en allant se balancer, se coller et se serrer les uns contre les autres, sur le dancefloor étroit du Café Des Anges.

« Après tout, si la chaleur doit nous emporter ». Et malheureux sont ceux qui auront lutter, fenêtre ouverte contre la chaleur et le bruit. A se recouvrir les oreilles des cris ivres que supervise la lune. « Il est des nôôôôôôôhôôôtreuuuuh ». Un oreiller à fait un vole plané contre le mur.

Quais de Bateliers et la fraîcheur n’est toujours pas au rendez-vous. Sur le ponts des bateaux tous parasols dehors, les serveurs se pressent pour apporter les nectars sensés désaltérer les quelques clients à la recherche du soulagement. Les transats sont vides, pour mieux se remplir en fin de d’après midi.

Gallia. Le pont et l’église. Les cygnes somnolent encore sur la rive, à l’affût de la nourriture que les flâneurs pourraient leur lancer. Une odeur d’eau, comme lors d’une averse, émane des bacs à fleurs. Elles aussi qui souffrent et pourtant s’épanouissent sous la chaleur. Les paradoxes de l’été se suivent et se bousculent. La vue est a couper le souffle. Et perché sur ce pont, le monde se sent petit.

Il est bientôt midi. La ville se remplie.

Claire Arbogast

Photo de couverture : Samy Campion

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