Strasbourg. Nous sommes le 20 juin 1576. Tandis que le soleil décline, la foule se presse le long du canal qui relie l’Ill au Rhin et sur la petite passerelle qui l’enjambe. Les tambours et autres fifres emplissent l’air d’une musique festive. Mais tous les regards sont tournés vers l’horizon. Soudain une barque arrive avec son précieux chargement. De l’or ? Des diamants ? Du vin à profusion ? Non : de la bouillie de millet !

Certains l’auront deviné, nous allons parler ici de la fontaine des Zurichois qui trône dans le quartier de la Krutenau. Cette fontaine commémore un événement symbolique fort : la preuve concrète de l’alliance entre Strasbourg et Zurich, deux puissantes villes dans l’Europe du XVIe siècle.

Approchons-nous d’un peu plus près pour examiner la plaque qui orne sa face principale. On y voit une large barque à rames voguant sur les flots, avec pour tout chargement, bien en évidence, une grosse marmite fumante. Une barque + une marmite donc. Étrange attelage. Laissez-moi vous conter son histoire…

Retour en 1576. Strasbourg est en effervescence depuis plusieurs semaines. En effet, il s’y déroule un grand concours de tir qui réunit plus de six cents participants venus de tout le Saint-Empire romain germanique. Arbalète ou arquebuse, faites votre choix. Mais si vous voulez vous la jouer Guillaume Tell, prenez garde à ne pas ficher un carreau d’arbalète dans un… Carreau de winstub.

Cette effervescence connaît son apogée lorsque des Zurichois (probablement ivres mais j’extrapole, l’histoire ne le dit pas) se mettent au défi de prouver la solidité de l’alliance conclue entre les deux villes un siècle plus tôt, en 1474. Comment ? Oh de façon très simple : ils vont tout simplement démontrer qu’ils sont capables de venir en aide aux Strasbourgeois depuis Zurich en moins d’une journée, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en faut à une marmite bouillante pour refroidir complètement. Ces alliés un peu frimeurs, mais pas dégonflés, vont-ils y parvenir ?

Lancés depuis Zurich au beau milieu de la nuit, une cinquantaine de téméraires (dont trois membres du Conseil de la ville) voguent d’abord sur la Limmat, la rivière qui traverse la ville, puis sur l’Aar pour ensuite rejoindre le Rhin. La nef traverse alors Bâle et continue son trajet vers le Nord en remontant l’Alsace. Les rameurs commencent à être épuisés, la sueur perle sous les aisselles de leurs bras puissants. Il faut faire vite, le soleil est en bout de course. Au crépuscule naissant, ils quittent enfin le Rhin pour s’engager dans le Rheingiessen, un petit bras qui conduit directement à l’Ill au niveau du quai des Bateliers.

Vers 20h, la ligne d’arrivée est enfin franchie et le pari tenu ! Il se dit même que, sous les clameurs de la foule, ces braves Zurichois firent distribuer le contenu de la marmite encore chaude dans des écuelles. En retour, ils eurent le privilège d’être les premiers à boire le meilleur vin de la Cave des hospices, qui à l’époque n’avait que quatre ans d’âge mais qui est devenu aujourd’hui le plus vieux vin  du monde (on vous en parlait ici).

Et là, si vous êtes attentif et d’une perspicacité redoutable, vous me direz : mais il n’existe plus ce canal qui relie l’Ill au Rhin depuis le quai des Bateliers ! Bien vu Lulu : il a été rebouché au XIXe siècle, donnant ainsi naissance à la rue de… Zurich pardi ! Et c’est donc sur la petite place du Pont-aux-Chats qui borde cette rue et dont le nom rappelle la passerelle qui s’y trouvait qu’on peut apercevoir cette fameuse fontaine.

Plan de Specklin daté justement de 1576. En rouge le tracé du canal. Si on regarde bien, on y trouve la mention Beim Katzensteg (pont ou passerelle aux chats)

 

Sur le plan de 1852, on peut lire « écluse du pont aux chats ».

Le monument est l’œuvre du sculpteur strasbourgeois Charles-Émile Salomon. D’ailleurs, plus que la plaque illustrant l’événement, le regard est d’abord attiré par le buste qui trône en majesté. C’est celui du poète Johann Fischart à qui on doit le récit et la célébration de cet exploit technique et physique dans son poème Das glückhafft Schiff von Zürich (qu’on pourrait traduire par « Le bateau de la fortune venu de Zurich ») publié l’année suivante en 1577.

à gauche: le buste du poète Johann Fischart / à droite: imprimé de son poème Das Glückhafft Schiff

Au-delà de cet événement purement symbolique, les Zurichois firent honneur à leur réputation lors des bombardements de 1870. Alors que la ville était sous le feu cinglant des canons prussiens (qui détruisirent d’ailleurs la marmite qui était conservée dans la bibliothèque), une délégation suisse fut autorisée à pénétrer dans la ville et à en faire sortir plusieurs centaines d’enfants, de femmes et de vieillards. Et pour le coup, c’est à Bâle (car il y avait aussi des Bâlois dans la délégation) qu’on retrouve un Monument à la Suisse secourant Strasbourg imaginé par le célèbre sculpteur alsacien Auguste Bartholdi en 1895 et offert par la ville de Strasbourg.

À noter qu’une course, la Hirsebreifahrt (littéralement « La course de la bouillie de millet ») en perpétue le souvenir. La dernière édition a eu lieu en 2016.

Le quai des Bateliers et l’écluse du pont-aux-chats (source: archi-wiki.org)

 

 

à Bâle, le Monument à la Suisse secourant Strasbourg

FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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