Ah, Strasbourg et ses vélos… Entre les 600 km de réseau de pistes qui entourent la ville, les records de vols de bécanes, les brouilles cyclistes/piétons, cyclistes/automobilistes et cyclistes/cygnes (#choisistoncamp)… A Strasbourg, que t’y vives depuis toujours ou que t’y sois touriste pour le week-end, tu ne peux pas ignorer que le vélo, c’est un peu le truc du coin. Et ce n’est pas avec Manivelle et ses cycles que sa réputation va changer. Rencontre avec un duo de jeunes passionnés qui remet le vélo artisanal et local sur le bitume strasbourgeois.

Thomas Kieber et Silvin Kutsch dans leur atelier Manivelle
Crédit photo : Fanny Soriano

Chez Pokaa, on aime les bons produits, le local made in Strasbourg et quand, en plus, derrière, ce sont des jeunes qui se bougent pour changer la donne, c’est banco : on file les voir, et on grimpe sur son vélo !

Une fois mon destrier plus si rutilant, au panier déglingué et la rouille apparente garé, je découvre, au fond du parc Grüber, l’atelier Manivelle. Ambiance indus’ et design sans chichi. Mes yeux se posent rapidement sur leurs vélos, déjà croisés ça et là, dans Strasbourg : y a pas à dire, le mien, aussi beau fut-il, fait pâle figure à côté de leurs créations.

Un tandem efficace

Tout droit sortis de l’INSA, l’école ingé-archi strasbourgeoise, Silvin Kutsch et Thomas Kieber, 25 ans, se sont lancés fin 2017 dans une aventure qui les emmène déjà loin.

Après un parcours en ingénierie, des expériences dans de gros groupes industriels et en parallèle, dans des petites entreprises où ils voient développer un produit du début à la fin (« où tu passes de l’ordi à la machine »), ainsi qu’un stage ouvrier dans un magasin de cycles pour Thomas et une expérience, à Grüber pour Silvin, dans une petite agence de design qui prototypait beaucoup, ils en ressortent tous deux avec l’envie de concilier l’entrepreneuriat et le vélo.

En septembre 2017, une bière en sortie de diplôme scellera le deal.

Créatifs et ingénieux depuis toujours, les deux copains de promo, du genre à gribouiller de nouveaux designs dans leurs cahiers de cours, se proposent régulièrement l’un et l’autre de nouveaux croquis : à la fois designers et ingénieurs. Un tandem efficace qui roule bien. Et un vrai souci de l’esthétique et du sobre-chic, au service de l’efficacité, qu’on retrouve dans leurs créations.

Crédit photo : Manivelle

Une affaire qui roule

Quand je leur demande comment on se dit à 23 ans, tout juste diplômés, qu’on peut lancer une boîte à deux, ils me répondent qu’il « y avait un grain de folie qui [les] a portés », et que la mise en place s’est faite « assez vite. Mais il ne faut pas trop y penser quand tu te lances, sinon tu ne fais rien ».

La première bière a rapidement été suivie par d’autres, pour creuser le projet, faire une étude de marché. Puis, très vite, un prototype est construit dans les locaux de l’INSA : « En octobre, le 00 Manivelle sortait. Dans les premières lignes. Et il roule. » Première victoire. Les voilà lancés. Le mois d’après, ils posent leurs cartons dans leur atelier, au parc Grüber.

Crédit photo : Manivelle

Puis s’enchaînent les démarches auprès des fournisseurs, la découverte du fonctionnement d’une entreprise, l’investissement dans les machines-outils, la conception du premier vélo et le lancement d’une campagne de financement pour la dernière machine manquante…

A l’issue de la campagne, ils ont le matos nécessaire, un vélo prêt, et ce qu’il faut pour le sortir. Rajoutons à ceci un grand prix au concours « Entreprenariat des jeunes » de la région Grand Est : 5000 euros qui leur donnent un coup de pouce supplémentaire, et une confiance du public et des professionnels.

Début juillet, la commercialisation du Fer de lance commence. Moins d’un an entre le premier verre et le premier vélo. Leur parcours inspire. Mais pour eux : « ça [leur] a paru long de l’intérieur. Car c’était intensif. Mais d’un avis extérieur ; ça paraît plus court. [ils] étai[en]t à fond. » En somme : la tête dans le guidon (oui, elle était facile).

En selle, Manivelle !

Créer sa marque, c’est aussi imposer un style, une patte identifiable… Pour le logo, l’idée est venue rapidement sur la table. Littéralement. Petite anecdote : ils doivent le design à une nappe en toile cirée trouvable dans la coloc de Silvin. A les entendre : flinguée, avec des motifs abstraits horribles, des ronds de couleurs usés avec de vieilles traces de ronds de verre. Et… des cercles dans des cercles qui inspirent Silvin. Parfois, la naissance d’un logo tient finalement à peu de choses. Et l’idée derrière le leur ? Évoquer le cycle mais sans l’imposer. Certains y voient une boule de pétanque, un signe japonais… « Mais une fois que tu vois le vélo, tu ne peux plus rien voir d’autre. »

Pour le nom, autre histoire. Après des mois à se projeter sur une première idée, changement de cap obligatoire : le nom existe déjà. Branle-bas de combat, on change tout : ce sera Manivelle. « Ça sonne français. Ça parle du vélo, de mettre quelque-chose en mouvement par la main. Le manuel, mais aussi l’idée que l’artisan a à mettre en route l’économie de sa région, l’idée de la main-outil, qui tourne, qui avance. » Ils rajoutent avec un clin d’œil : « et Manivelle, ça sonne féminin : parce qu’on est un duo de mecs assez badass. »

Vélo Manivelle
Crédit photo : Manivelle

La bicyclette bleu… blanc-rouge

Le local, le fait-main, le personnalisé, et une histoire particulière à créer avec le client. C’est le choix courageux qu’ils ont fait. Ils ne sont qu’une douzaine de marques de professionnels du vélo artisanal à s’être relancés, à ce jour, en France. C’était jusqu’à peu, un savoir-faire perdu : il y a 100 ans, seuls les artisans fabriquaient les vélos puis l’industrialisation de masse dans les années 70, a tué l’artisanat. Mais on note une recrudescence du fait-main et du local : une prise de conscience sur les achats que le public fait, un regard plus avisé sur la provenance des objets.

Après « l’apogée de l’industrie. Du rationalisé, standardisé. Une envie maintenant des gens d’avoir des produits plus personnels. ». Le mode de consommation tout-IKEA est arrivé à son essoufflement, à la fin de son cycle. Et le duo de Manivelle se place dans cette nouvelle émergence du savoir-faire français, en lien direct avec son client : « Quand on achète son vélo en ligne, ou en magasin, voilà, on a acheté son vélo. Mais quand on est allés voir un artisan, dans l’atelier ; tu t’en souviendras 20 ans après. C’est une expérience. Il a pris tes mesures… C’est plus marquant que 3 clics sur internet », lâchent-ils, à deux voix.

Modèle Tomi, vélo Manivelle
Crédit photo : Manivelle

Et leurs vélos dans tout ça ? Manivelle en propose à ce jour, deux modèles. Le Fer de Lance, petit bijou urbain, qui trouvent bien sa place chez Curieux ou Rustine et Burette, pour les amoureux des belles lignes, des esthétiques léchées, qu’ils ont même développé en version électrique, pour répondre à une demande croissante des citadins.

Et enfin le dernier né : le Tomi, pour les avertis. Un vélo de rando, pour les passionnés. Où tout se calibre, se mesure, se pèse. En fonction des goûts et habitudes du client. Un travail de pointe.

Manivelle, c’est donc avant tout des vélos. Mais pas seulement. Le duo propose également des porte-bagages à la demande : adaptable, personnalisé et dessin unique sur n’importe quel vélo, ou des « headbadges » pour ton « head-tube » (à comprendre comme : médaillon-logo en métal personnalisé à mettre sur l’avant de ta bécane). Histoire de se démarquer en partant de son vélo classique et le pimper un peu. Après, si ton vélo, c’est un Vel’hop, je ne peux rien pour toi.

Soudure sur vélo
Crédit photo : Manivelle

Un pied dans l’artisanat, un pied dans l’industrie… Et les deux mains sur le guidon !

Mi-ingé, mi-artisans, mi-conseillers. Eux, sont là pour aiguiller le client, l’aider sur le choix des composants, et assembler, créer le tout et livrer, à la fin, un objet unique… Tous leurs fournisseurs sont locaux, français, ou sinon, européens et avec toujours, une finition haut-de-gamme. Le reste, c’est eux qui gèrent, dans leur petit atelier.

Je me mets à la place du client quelques instants, et fais le tour du propriétaire. Fraiseuse, chalumeau, cadre de vélo brut en attente, « boîte à bonbons » de petites pièces en tous genres, en 3 min, je suis parachutée dans un monde inconnu mais fascinant. Comme l’impression d’être dans l’atelier magique du grand-père, avec des machines de compète pour compléter le décor.

Ils m’expliquent aussi « tirer parti de l’industrie pour faire certaines manip ». Et rajoutent : « C’est le côté ingé qui revient. Notre postulat, c’est que l’artisan ne doit pas fermer les yeux sur ce que l’industrie est capable de faire. Comme la découpe-laser : il ne faut pas fermer les yeux aux innovations. »

Maillot Manivelle pour le Concours de machines et la course Paris-Brest-Paris
Crédit photo : Manivelle

Peloton de tête

Et l’innovation, parlons-en. A l’écriture de cet article, le duo strasbourgeois est en pleine création-innovation, à l’occasion du « Concours de machines » qui aura lieu en août 2019. Une compète historique pour les artisans-cadreurs et bricoleurs du monde du cycle, créée dans les années 1930 et stoppée dans les années 60 (suite à la montée de l’industrialisation), mais remise au goût du jour en 2016 : preuve qu’un renouveau de l’artisanat français et international est en marche. Une dynamique qui se remet en route.

Cette année, le Concours s’allie au Paris-Brest-Paris, une course toute aussi mythique et historique, sans podium à la fin, mais un défi de taille pour les 6000 cyclistes : de « l’ultra-distance », avec 1200 km d’une traite avec micro-pauses, en autonomie complète pour les fous du bitume qui s’y frottent.

Crédit photo : Manivelle

Côté Concours, presque une trentaine de participants et un cahier des charges très spécifique qui est remis à chaque artisan, afin de le pousser à innover : « il doit faire la meilleure machine possible pour la course, et ramener sa petite idée de génie pour donner une bonne machine : c’est grâce à ce concours que le dérailleur est apparu », me confie Silvin. Une compète au service de l’innovation cycliste, où nos deux Strasbourgeois vont tenter de se faire une place.

Et pour piloter leur belle bête, ils ont encore fait le choix du local : Arnaud Katz (dont tu peux lire une interview par ici), qui aura 80 heures pour finir la course et porter haut les couleurs de Manivelle.

En voiture A vélo, Simone !

Plein d’autres projets sous le coude, « maintenant que le pied est à l’étrier » et que « la marque commence à être connue et reconnue ».

Le développement de produits autour du vélo, participation à des événements cyclo-sportifs dans la région ou ailleurs, et organisation d’un événement mensuel pour les cyclises du dimanche samedi : « La Boucle du samedi ». Tous les des derniers samedis du mois, départ 9h de leur atelier, les intéressés sont invités à rejoindre le duo pour boire un café, puis enfourcher leur deux-roues pour une boucle de 40 km et retour vers midi pour l’apéro, pour échanger. Ambiance festive en roulant en communauté, essayer les vélos, manger un bout, et parler d’artisanat.

… Alors, pour tout cela, on leur souhaite bonne route, et hop, à vélo, Simone !

Et pour aller voir leur boulot de plus près :
Leur site
Leur Page Facebook
Leur Instagram


MANIVELLE

Où ?
91c route des romains (2,35 km)
67200 Strasbourg

Quand ?
Ouverture tous les mercredis de 14h à 18h et les samedis de 9h à 12h


>>Fanny Soriano<<

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