Un bâtiment est occupé depuis le 22 juillet au 91 route des romains, dans le but d’en faire un lieu d’accueil pour les sans-abris. La Ville de Strasbourg, propriétaire des locaux, a porté plainte mais le projet commence tout de même à se mettre en place. Reportage dans ce lieu que des militants du droit au logement pour tous essaient de s’approprier.

Cela faisait presque dix ans que personne n’y était entré : 3 étages, un sous-sol et des combles, totalement vides. Dans la soirée de ce lundi 22 juillet, au 91 route des Romains, au cœur du quartier de Koenigshoffen, des individus entrent dans un bâtiment dans le but de l’occuper et de créer un lieu d’accueil pour les sans-abris. Camille (les noms ont été modifiés) est à la fois ému et insurgé par cette découverte :

« De plus en plus de personnes, y compris des familles avec des enfants, vivent dehors dans les rues de Strasbourg dans des conditions très difficiles. Il y a presque deux mois, un jeune afghan s’est suicidé parce qu’il dormait dehors. On milite depuis des années pour que la Ville crée des places d’hébergement. Ils disent à chaque fois que ça n’est pas de leur ressort mais de celui de l’État. Ce bâtiment appartient à l’Eurométropole et il est totalement vide… Pourquoi ne pas l’ouvrir aux sans-abris ? Ici on pourrait loger facilement 150 personnes, et en période d’urgence, cela pourrait augmenter jusqu’à 200 ou 300 personnes. »

La Ville signale une entrée par effraction… Mais pas la police municipale qui a fait le constat

En effet, la Ville de Strasbourg a racheté le lieu 900 000 euros pour en faire à terme une « Maison des services publics » (une mairie de quartier, un centre médico-social…) et en est donc la propriétaire. Mais d’après Marie-Dominique Dreyssé, adjointe au maire contactée par téléphone, il est difficile de dire à quelle date des travaux pourraient commencer dans ce bâtiment. Elle laisse entendre qu’il pourrait ne rien se passer pendant 2 ans, au bas mot.

Mardi matin, après une première nuit d’occupation, les militants décident de contacter les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) pour rendre public leur projet qu’ils jugent indispensable à Strasbourg, « surtout en ces temps de canicule ». Le lendemain, mercredi, un article parait dans les DNA et la Ville prend connaissance de l’occupation du lieu. Vers 10h, une dizaine d’agents de la police municipale se rendent sur place. Ceux-ci restent bloqués devant la porte fermée du bâtiment, et ne relèvent aucune effraction selon leur communication.

En milieu d’après-midi, la Ville de Strasbourg publie un communiqué de presse :

« Deux collectifs d’aide aux personnes à la rue sont entrés par effraction et occupent de manière illicite un bâtiment appartenant à la Ville de Strasbourg. La Ville de Strasbourg tient à relever le caractère totalement illicite de cette occupation et à souligner l’inadaptation du bâtiment à l’hébergement de personnes. Pour ces raisons, la Ville a déposé plainte ce mercredi 24 juillet et demande la libération immédiate des lieux.»

Créer un projet cohérent pour aider les sans-abris

Pendant ce temps-là, au 91 route des romains, tout le monde s’attelle à faire le ménage, à se procurer des lits, des habits, de la vaisselle et tout ce qui peut permettre à des personnes de vivre dans ce lieu. La nouvelle du communiqué tombe, c’est la consternation générale. Lucie, qui connaît bien la situation des sans-abris à Strasbourg comme elle a déjà été travailleuse sociale, témoigne :

« On donne tout pour trouver des solutions pour des personnes en détresse, et on nous répond par une plainte ? Alors que la mairie s’autoproclame ville d’accueil en plus ! Nous on est bien intentionnés. Ces gens-là devraient nous remercier de monter un projet comme ça, ils n’ont rien à faire. Ils disent que le bâtiment n’est pas adapté mais sont-ils conscients de la situation dans certains lieux d’hébergement d’urgence comme le Fritz Kiener ? Ces sites sont malheureusement saturés. Les bénéficiaires, quand ils ont la chance d’y être reçus, sont entassés dans des dortoirs bien plus petits que ce que nous pourrions mettre en place grâce à cet espace ! »

Les militants décident ensuite de rédiger une lettre de réponse adressée au Maire de Strasbourg, pour lui rappeler le contexte et présenter leur projet de manière précise, afin d’obtenir l’autorisation de mettre en place le lieu d’accueil, au moins temporairement.

Vers 19h30, une assemblée générale réunit une cinquantaine de personnes sur place. Ici, les prises de décision sont collectives. Des membres du collectif D’ailleurs nous sommes d’Ici et de l’association La Roue Tourne sont notamment présents. Tout le monde redoute une intervention de la police dans la nuit ou le lendemain matin. C’est comme ça pour toutes les occupations, l’objectif est de passer la barre fatidique des 48h de présence sur place depuis l’entrée sur le lieu, après quoi une décision juridique est obligatoire pour une expulsion, ce qui laisse du temps. Avant ces 48h, l’intervention policière est possible.

Nous étions mercredi soir, les militants ayant investi le bâtiment lundi soir, en théorie le compte est bon. Reste à pouvoir le prouver. Après réflexion, une solution est trouvée : le témoignage d’un voisin par une attestation peut suffire. Justement, plusieurs habitants de la rue ont été témoins de l’occupation dès lundi soir. Ils acceptent de faire l’attestation, les militants ont une preuve de leur présence depuis 48h.

Beaucoup de soutien des riverains

Malgré cela, la tension est grande pour toutes ces personnes qui redoutent une intervention musclée de la police. Un rendez-vous est donné à 5h du matin devant le bâtiment. La majorité s’en va pour dormir après l’assemblée qui aura duré plusieurs heures. Une petite dizaine décide de rester dans le bâtiment pour la nuit, les locaux doivent être occupés en permanence. Autour d’une table au milieu de la nuit, certains se mettent à discuter de tout ce qui est envisagé si le lieu d’accueil peut s’inscrire dans la durée :
« Cet espace permettrait des conditions de vie décentes pour des personnes qui vivent dehors aujourd’hui, avec un accès facile à tous les services qui peuvent être nécessaires comme des aides juridiques, des accès aux soins ou encore du soutien à l’insertion professionnelle. On pourrait aussi permettre à des associations ou des collectifs d’avoir des locaux dans le bâtiment. Pour ça, il nous faudrait un peu de temps… Espérons que la police ne viendra pas demain. »

Le lendemain matin, jeudi 25 juillet à 5h, environ 15 personnes se trouvent devant le lieu occupé, prêtes à dégainer les attestations de présence signées par les voisins en cas d’arrivée de la police. Au début, chaque bruit de voiture met les militants sur le qui-vive. Les heures passent, sans qu’aucune intervention n’ait lieu. De nombreux passants curieux ayant pris connaissance de l’occupation dans la presse viennent échanger et proposer du soutien. Petit à petit, l’ambiance se détend. Camille pense que les autorités savent que les 48h d’occupation sont passées. Cela laissera du temps pour mettre en place le projet.

Une nouvelle assemblée générale est prévue le soir même à 19h pour échanger sur les prochaines étapes afin de pérenniser ce lieu d’accueil. La nuit qui suit, à peu près 30 personnes sans domicile profitent déjà de ce lieu, et dorment sous un toit.

Une mairie partagée

Du côté de la Mairie, les avis semblent partagés. Syamak Agha Babaei, vice-président de l’Eurométropole en charge de l’hébergement d’urgence, a fait savoir via son compte Facebook qu’il défendait cette action citoyenne, mettant ainsi en évidence son désaccord avec le communiqué de presse de la Ville.

« Dans un climat d’incohérence politique, il n’est pas surprenant de voir cette occupation se produire, alors que des propositions concrètes (notamment la création de 500 places sur 1% du budget de la Ville) ont été faites et repoussées.
[…] Je propose de travailler pacifiquement avec les deux collectifs autour d’un projet d’occupation temporaire de valorisation sociale culturelle et artistique de ce lieu. Personne ne peut souhaiter une réaction radicale des autorités publiques. »

Les prochains jours seront certainement déterminants pour rendre ce lieu durable.

>> Thibault Vetter <<

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