Le week-end dernier, c’était la première fois dans ma vie de cigogne que je découvrais un festival. Avant ça je vivais dans un bar tabac tenu par la tenancière du village et mes journées se déroulaient au rythme des allers et venues de joueurs de loto et de fumeurs de cigares. J’étais un peu triste… Moi je rêvais du dehors tu vois, je laissais voguer mon regard par la vitrine, j’avais envie d’évasion. Puis vendredi, alors que je ne m’y attendais plus, est apparu un garçon blond avec un pull à message, des lunettes léopard et une voix qui me faisait dire qu’il avait soit beaucoup trop chanté soit beaucoup trop fumé. Son regard s’est posé sur moi, et le coup de foudre a été immédiat, il m’a prise dans ses bras et il m’a dit : « Tu t’appelleras Gisèle ! ».

Mes plumes frissonnent rien que d’y repenser. Victor, de son prénom, m’a emmenée dans un camping à côté. Je me suis dit qu’ils étaient quand même un peu cons ces humains de dormir sur un terrain en pente. Ainsi commença le premier jour de ma liberté.

Bienvenue au camping !

J’ai rencontré le reste de ma famille installée sous une tonnelle, devant laquelle trônait fièrement une œuvre d’art de ferronnerie signée Tarik Ané sur laquelle on pouvait lire : « Lieu -dit : le plus gros bordel de la vallée. Décibulles 2019 ». Jusque-là je ne savais pas trop ce que voulait dire le mot « bordel », puis mon papa et tous mes nouveaux tontons m’en ont appris la signification de la manière la plus éducative qui soit. En image.

Forcément, c’était fou toute cette nouveauté pour moi, j’avais le bec continuellement en l’air quand on ne me le fourrait pas au fond d’un gobelet. J’ai vu un tas de Queshua et plein de gens complètement survoltés, comme s’ils avaient attendus ce moment toute l’année. Tonton Ben avait amené une enceinte artisanale branchée sur des batteries de perceuses, j’ai découvert Kyo, Céline Dion et aussi qu’apparemment il passait tout le temps la même playlist et que ça faisait chier tout le monde. En tout cas, ce que j’ai ressenti réellement, entre les petites punchlines qui fusaient, c’est cette affection que tu peux avoir et qui restera toujours entre ceux qui ont grandi ensemble. Tu vois, si tous ces gens se rassemblent dans un camping où tu te retrouves superposé sur ton colocataire de tente durant la nuit, parce que le sol n’est pas droit, c’est qu’ils ont vraiment envie d’être ensemble. Une cigogne heureuse je suis devenue, je crois que j’ai enfin trouvé un nid.

Crédit photo : Grégory Massat

Le site du festival

Après avoir joué quelques beer pongs et observé nos voisins raser la tête de diverses personnes pour leur faire des coupes iroquoises, nous avons abandonné le campement afin de nous diriger vers le site du festival. Ça m’a beaucoup plu, cette scène à taille humaine, installée sur la colline du Chena. Un peu comme une bulle coupée du monde, un petit village en pleine nature, qui n’est que rires, détente, danse, et amour. Déchéance aussi mais plus tard. Papa et les tontons aiment visiblement bien se réunir au bar chez Régine, comme chez une vieille copine qu’on retrouve chaque année. C’est vrai que les Décibulles ça représente un peu ça, un endroit familier, rassurant, dans lequel on se sent bien, comme si il faisait un peu partie de nous. Un chez soi devenu incontournable.

Crédit photo : Grégory Massat

Crédit photo : Grégory Massat

Papa, soucieux de mon éducation, m’a fait goûter les 36 bières artisanales proposées sur le site. Autant te dire que je n’ai plus rien compris aux paroles si bien écrites du concert de Feu Chatterton! mais que je suis tombée sous le charme de la voix sublime d’Arthur Teboul. Je me suis également faite la réflexion que la prochaine fois, au lieu d’installer une cabine téléphonique sur scène, JeanJass et Caballero pourraient faire venir Lomepal pour de vrai. Et là tu vas me dire : « Comment une cigogne peut connaître l’album Jeannine ? » Bah je te rappelle que j’ai vécu dans un bar tabac et que j’ai eu le temps d’en lire des couvertures de magazines ! Maintenant, grâce à ma nouvelle famille, c’est moi qui fais la UNE !

A Décibulles, j’ai vu des Romains essayer de s’en prendre à Obélix, sans succès, j’ai hurlé :  » Va te faire en*****, va bien te faire enc**** » lors du concert déchaîné de Thérapie Taxi pour sortir de moi toute la haine d’avoir été tenue en captivité si longtemps. J’ai versé une larme sur Bernard Lavilliers, je me suis fait une crête pour No One is Innocent, j’ai groové du popotin sur Polo & Pan et Bon Entendeur, j’ai secoué de la tête avec Vladimir Cauchemar… J’ai vu des gens parfois en K-ways et sous la pluie mais le visage toujours heureux. Je me suis sentie en vie.

Crédit photo : Grégory Massat

Pendant ces trois jours de folie, tout le monde m’a laissée boire dans son gobelet, j’étais comme une poule cigogne de luxe, et Papa m’a surnommé la « Pochtrone », je crois que c’est affectueux. Ce week-end, sur la colline du Chena, pour la première fois je me suis évadée tout en me sentant chez moi, j’ai trouvé une famille, j’ai goûté ce doux breuvage qu’est la bière jusqu’à pouvoir m’en essorer le bec, j’ai ri, et dansé, j’ai rêvé puis j’ai aimé aussi.

A l’année prochaine, Décibulles et MERCI !

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