Dans le cadre de la sortie du film « Le Daim », projeté en avant-première au cinéma Star St-Exupéry et à l’UGC, j’ai rencontré Quentin Dupieux, réalisateur du film et Jean Dujardin qui y tient le rôle principal.  C’est à l’hôtel Régent que le rendez-vous a été donné. Installés dans les confortables fauteuils au bord de l’eau, les deux hommes racontent le tournage entre mélancolie et amusement.

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019 en film d’ouverture, « le Daim » raconte l’histoire de Georges, 44 ans. Ce dernier quitte sa banlieue pavillonnaire et plaque tout du jour au lendemain pour s’acheter le blouson 100% daim de ses rêves. Dépouillé de toutes ses économies, Georges instaure une relation obsessionnelle à son blouson le menant ainsi à une mission délirante : être le seul homme sur terre à en porter un.

Dans ce film, l’acteur principal accumule les meurtres, mais ça n’inquiète personne, on enquête pas sur lui, pourquoi?

Quentin Dupieux : Parce que ma caméra ne s’y intéresse pas, c’est-à dire que si il y a un petit policier dans la région qui enquête sur ces meurtres, et peut-être qu’il en existe un, ma caméra ne s’y arrête pas. Si on aborde ce film de manière très réaliste, la course de Georges s’arrêterait très vite. Ici, ce n’est pas un policier qui l’arrête, c’est un chasseur. Au final, sa course aura duré trois, quatre jours. Ce n’est pas si improbable que ça dans une région aussi déserte de voir un mec évoluer de cette façon, sans l’intervention de la police.

Le film est-il une descente aux enfers ou est-ce que dès le commencement Georges est en enfer?

Jean Dujardin : Pour moi il y est depuis le début. Si vous voulez savoir, si il a passé la ligne de crête, oui depuis longtemps. Dès lors qu’on s’amuse à mettre une veste en velours dans les toilettes d’une station service, on est déjà bien passé de l’autre côté.

En plus il dialogue avec son blouson.

Jean Dujardin : Il se dialogue à lui-même.

Quentin Dupieux : C’est une solitude, on pourrait même appeler ça un bout de course, une fin de vie, une parenthèse.

Jean Dujardin : Normalement, ce genre de personnages là, on ne les filment pas, et normalement ils ne te manquent pas. C’est ce qui m’amusait le plus. Quentin s’attarde sur le moment d’un homme qui d’habitude n’intéresse personne. En général, ce genre de scènes ce sont des ellipses et nous on s’y intéresse parce que dans ces ellipses il y a peut-être plus de profondeur que dans une scène de comédie lambda. Ça m’intrigue, ça me fait rire, ça m’inquiète, ça provoque des émotions. Quand je suis seul dans la pièce à me parler, ça aurait pu être un blouson ou n’importe quoi qui se trouve devant moi, c’est uniquement un prétexte pour se parler. Mais oui le film traite de solitude, essentiellement de solitude.

Crédit photo : Bastien Pietronave

Qu’avez-vous ressenti lorsqu’on vous a proposé le rôle?

Jean Dujardin : J’étais content que Quentin me propose le rôle. Souvent, on me demande ce que j’attend. Mais je n’attend rien, en fait je laisse de la place vide pour pouvoir rencontrer des metteurs en scènes qui me proposent ce genre de choses. Là, j’ai le sentiment de faire mon métier.

Comment se prépare-t-on à un tel rôle?

Jean Dujardin : J’ai eu du mal à le préparer. D’habitude je suis très scolaire, je travaille beaucoup pour être un peu tranquille sur le plateau. Et là c’est comme si le scénario me disait: « Arrête de te rationaliser, arrête d’essayer de trouver quelque chose de normal à cette situation. Des fois la vie est anormale, laisse faire. Roule et tu verras bien. » Du coup, j’ai accroché un visage au personnage de Georges, pour ne pas être trop perdu, en me disant il doit avoir à peu prés cette tête-là. Puis c’est Quentin qui a fait la mise en place. Il est le film, moi je suis son véhicule. Le meilleur truc que je pouvais donner à Quentin, c’est ma disponibilité.

Trouvez-vous des points communs entre Brice de Nice et Georges?

Jean Dujardin : Oui, dans le circuit fermé, dans le côté toupies. Ils tournent sur eux-mêmes et on essaye d’entrer dans leur cases mais c’est très compliqué. C’est de la pure solitude et ça doit me toucher quelque part. Il y a des choses qui me touchent dans la vie, et je pense que la solitude et l’exclusion en font partie. J’ai ressenti ça un jour avec un gars de 28 ans environ, il était par-terre dans la rue, totalement désociabilisé, il avait décidé de ne plus parler à personne. Je lui ai dit : « Tu peux me dire dégage, casse toi. » Mais même à ça il ne répondait pas. Je me suis dit : Oh la vache en arriver là, et il est jeune quoi…. Pour Georges, de la même manière, le fait de partir, de se foutre dans un hôtel et de se parler tout seul, il y a un truc qui est un peu ridicule, un peu drôle si on veut. C’est aussi un peu effrayant, puis il y a quelque chose de touchant.

Dans quelle scène Jean Dujardin vous a le plus surpris?

Quentin Dupieux : C’était assez fréquent sur ce tournage. C’est dur à raconter. Là, chaque petite scène était comme une sorte de challenge, on risquait de faire un truc très mauvais, tous les jours. Parce que c’est une zone très fermée. Il fallait que chaque petit moment d’interprétation soit brillant et au bon endroit. Je retiens particulièrement la scène du dialogue avec le blouson. C’était la clé, on savait depuis le début avec Jean que c’était le meilleur moyen de rater le film. D’en faire un truc gadget. Cette scène c’est un petit chef d’oeuvre, car on y croit complètement, malgré l’économie de moyens. On a un mec assis sur un lit avec un blouson en face de lui, posé sur une chaise et ça en fait une grande scène, alors qu’il n’y a rien, aucun artifices. J’ai été très impressionné, parce que Jean est juste, la scène est habitée, et ce doit être la deuxième ou la troisième prise.

Pourquoi avoir choisi la veste en daim, on aurait pu aborder la question de la folie de plein de manières différentes, pas forcément via l’obsession autour d’un objet.

Quentin Dupieux : Le problème de cette question, c’est qu’on pourrait dire à Steven Spielberg, pourquoi un extra-terrestre dans E.T ? C’est les questions qui rendent fous, parce qu’il n’y a jamais vraiment de réponse. Pourquoi le choix du blouson en daim ? Il y a forcément une raison quelque part, mais je crois qu’elle n’est pas intéressante, je n’en sais rien en fait.

Vous en avez un, un blouson en daim?

Quentin Dupieux : Depuis le film oui. Jean m’en a offert un magnifique ( rires).

Pourquoi ne pas avoir introduit le personnage dans sa vie d’avant?

Quentin Dupieux : On l’a fait , c’était écrit comme ça. On l’a tourné et puis finalement c’était mauvais, ennuyeux. Ça donnait de fausses réponses à de fausses questions et ça faisait démarrer le film sur un truc vraiment pas très intéressant. Je me suis rendu compte très vite au montage, qu’en enlevant ces scènes, on comprenait beaucoup plus de choses sur le personnage puisqu’on pouvait imaginer sa vie d’avant, et avec ce simple coup de fil à sa femme, on comprend ce qu’il s’est passé. Le sujet n’est pas de savoir pourquoi ce mec a glissé, mais ce qu’il fait ensuite. C’est comme les macchabées, on s’en fout, ce qui nous importent c’est de récupérer leurs blousons et de les enterrer.

Jean Dujardin : Quentin aime sortir du balisage. A un point que vous n’imaginez pas. Nous, dans notre esprit il s’agissait d’enterrer les blousons, l’obsession des cadavres on y pensait même plus.

Personne n’y pense finalement aux cadavres puisque Georges tue tout le monde en toute impunité.

Quentin Dupieux : C’est la première fois qu’il y a cette dureté, cette confrontation au réel dans un de mes films. C’est pour m’amuser. Mon petit jouet de l’absurde il a été usé et j’en ai acheté un autre. J’ai abordé ce film comme un premier film, mais pas de manière artificielle.

Jean Dujardin : Moi je les trouve déjà très différents les films de Quentin. Il y a des ponts entre « Rubber », « Steak », « Le Daim » … Il y a des ingrédients communs qu’on retrouve évidemment comme chez beaucoup de metteurs en scène. Des obsessions aussi, c’est fun, c’est marrant.

Quentin Dupieux : Je laisse beaucoup parler l’inconscient, je fais des films qui ont tendance à s’écrire tout seul. Et un jour en faisant le bilan de tous mes films, je me suis rendu compte qu’on y trouvait toujours une scène avec un verre d’eau. Quand tu réalises ce genre de truc, c’est étrange.

Jean Dujardin : Bah c’est comme Eddy Mitchell, il y a toujours le mot frigo. Y a dix mille chansons avec le frigo. Il doit avoir un problème avec la bouffe.

Quentin Dupieux : C’est vrai? Peut-être qu’il a la dalle quand il écrit. Il écrit la nuit. A 3 h du mat, la grosse envie de bouffe.

Il est où le verre d’eau dans  » le Daim »?

Quentin Dupieux : Il n’y en a pas. Maintenant que je me suis rendu compte de cette obsession, je fais attention, je bloque l’inconscient. Cependant, j’ai très confiance en l’inconscient. C’est hyper intéressant de comprendre après coup. Très drôle, périlleux aussi. Mais j’adore quand je comprend des scènes en les tournant.

Jean Dujardin : C’est quand même l’idée de ce métier : faire des choses très différentes. Sinon, on va tous travailler au Mac Do, on fait des cheese et on s’ennuie. Que ce soit pour un metteur en scène ou un acteur, on a besoin de faire des trucs différents. On a besoin de tenter des choses. Le public est habitué à consommer toujours la même chose, c’est quand même anormal. C’est comme quand on me dit :  » Alors vous passez de la comédie au drame? Vous faites du contre-emploi? » Mais non ce n’est pas un contre emploi, c’est mon emploi à la base de tout faire, d’essayer des trucs. C’est l’emploi de Quentin, d’inventer des choses. L’invention a totalement disparu de cet endroit qui s’appelle le cinéma. J’ai été heureux de pouvoir faire ce film et pour plein de raisons. Déjà parce que j’allais égoïstement pouvoir travailler ma petite boutique psychiatrique et aussi parce que maintenant que ce film existe je peux me dire: « Putain qu’est ce que je suis fier. » Quand on me dit :  » Et alors les Etats-Unis? » Mais qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire un film comme ça aux Etats-Unis ? Vous croyez qu’un jour on me proposera un truc pareil ? Aux Etats-Unis, on me proposera de jouer Maurice Chevalier, un truc très boring, très chiant. C’est quand même génial d’avoir des propositions de metteurs en scène comme Quentin, qui t’emmène dans un truc aussi barré. C’est tellement rare.

Jean Dujardin : Quentin a un rythme qui lui est propre, très rare chez les metteurs en scène. Parce qu’en fait tout le monde est très flippé, lui il n’est pas inquiet. C’est-à-dire que si on prend du temps, si on ne dit rien, si il y a des plages de silence, si le plan s’arrête, ce n’est pas qu’il est lent, c’est qu’il raconte des choses. C’est très rassurant, quand tu n’es pas obligé d’enchaîner les vannes, de remplir les trous, et d’avoir peur que les gens te quittent… La preuve en est que les gens ne quittent pas le film, en plus. Moi j’ai envie d’en faire plein des comme ça. C’est le rythme de la solitude aussi. L’arrivée dans l’hôtel, j’adore ce plan. Quand il passe la porte. Qu’est- ce que tu fais en général quand t’arrives dans un hôtel ? Je l’ai fait d’ailleurs en arrivant ici, je suis entré dans la chambre, j’ai regardé, j’ai pris mon temps, j’ai posé mon sac, ouvert un rideau. Normalement dans un film c’est off ça. C’est des scènes « interstitielles ». On a décidé qu’elles étaient inutiles et parfois effectivement elles sont chiantes mais des fois aussi elle racontent plein de trucs.

Crédit photo : Bastien Pietronave

Comment était l’ambiance sur ce tournage?

Quentin Dupieux : Très cool. Très simple. On était tous d’accord. Pas de conflits, pas de difficultés à interpréter quoi que ce soit. On l’a fait comme des enfants mais avec le calme des adultes. On a imaginé un truc et on l’a fait très sérieusement

Jean Dujardin : Je sentais dans le regard de l’équipe, qu’il y avait une sorte de gourmandise de jours en jours. 5 semaines de tournage, c’est très court, mais il y avait cette gourmandise de faire un film un tout petit peu interdit. Un truc de canailles. C’était hyper stimulant.

Quentin Dupieux : J’ai des plateaux très joyeux, très créatifs. Moi c’est ma jauge, quand tout le monde se regarde comme si on venait de faire un truc qui n’existe pas, là c’est formidable. Je jubile, tout le monde jubile.

Jean Dujardin : Et ça tu le sais immédiatement avec Quentin, tu le sens. La scène est propre, elle est convenue, tout le monde pourrait la proposer,et on la jouerait comme ça. Mais elle n’a pas la petite magie. Les acteurs qui venaient et qui devaient entrer dans cette espèce d’atmosphère, ils arrivaient avec une proposition un peu  » Plus belle la vie ». Et puis, très rapidement Quentin désarticule, et crée des temps de vie étranges. Ça donne des trucs genre : » – Il est où le mec? – Bah il est mort, il s’est suicidé, du sang partout. Dégueulasse. « . Je te parle de cette prise parce qu’il y avait une glauquerie , un truc très bizarre, sans aucune émotion. Il aurait pu parler d’un cageot de fraises, ça aurait été pareil. Tu vois ce que je veux dire? Cette variation là, si on y met de l’émotion on s’emmerde. Mais là, ça me fait beaucoup rire. Puis Georges ne pense qu’à la bague, le macchabée il s’en fout. Dès qu’on déshumanise les moments, ça devient très amusant.

>> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Merci à Quentin Dupieux, Jean Dujardin, les équipes de l’UGC, des cinémas Star, de l’hôtel Régent, et à Bastien Pietronave pour les photos.

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