Le 16 mai 2019, la Ligue de Football Professionnelle (LFP) a validé le principe d’un tarif unique pour les supporters visiteurs à partir de la saison 2019-2020 : 10 euros en Ligue 1 et 5 euros en Ligue 2. Si cette mesure doit encore être soumise au conseil d’administration de la LFP le 6 juin, elle a déjà provoqué des réactions amusées – et désabusées – du côté des supporters des clubs français. À raison : cette année, les différents préfets n’ont pas manqué d’annuler à tour de bras les
déplacements des supporters, restreignant fortement la liberté d’aller et venir. Alors que la saison de Ligue 1 touche à sa fin ce vendredi 24 mai, Crache investigation – copyright mon coloc – vous aide à y voir un peu plus clair. Avec, bien évidemment, un focus sur Strasbourg et le Racing.

Supporter, prends garde à toi vue !

Si parler des interdictions – pardon, des fortes restrictions – de se déplacer m’a chatouillé toute l’année, ce qu’il s’est passé le 16 mars dernier m’a définitivement poussé dans la rédaction de cet article. En effet, lors de cette 29ème journée de Ligue 1, les supporters strasbourgeois partent en direction du stade des Costières, à Nîmes, dans la joie et dans la bonne humeur. Une journée qui se finira à l’Ecole de Police de Nîmes pour la petite centaine de supporters.

La raison ? Ces derniers n’ont pas respecté l’arrêté préfectoral du 12 mars, portant restriction sur la liberté d’aller – le langage juridique est toujours intéressant. Le préfet du Gard a en effet interdit à toute personne qui se prévaut d’être supporter du Racing l’accès à un périmètre précis, dont celui de la Gare. Les supporters le savaient, mais ils ont décidé de braver cette interdiction. Résultat ?  Retour à la maison, raccompagnement vers leurs bus en bonne et due forme, le tout par une escorte policière que n’aurait pas reniée n’importe quel chef d’état meurtrier recevant la Légion d’Honneur.

Délit et châtiment

Si les supporters strasbourgeois ont évidemment joué avec le feu et se sont brûlés, malgré leur expérience avec les fumigènes, ils ont jugé la réaction des forces de l’ordre disproportionnée : relevé d’identité à l’Ecole de Police de Nîmes, alors qu’il y avait femmes et enfants, des dizaines d’hommes défrayés juste pour raccompagner les supporters strasbourgeois… puis enfin le renvoi par le Préfet de nos supporters.

Oui, les supporters ont désobéi, et ils le savaient. Néanmoins, la réponse paraît non seulement disproportionnée, mais aussi peu cohérente avec ce qui est énoncé dans l’arrêté en question. Premièrement, il y est dit que les forces de police sont fortement contraintes et mobilisées par les manifestations des Gilets jaunes, et que cette mobilisation ne permet pas aux forces de l’ordre d’assurer la sécurité des participants à la rencontre.

Deuxièmement, l’arrêté contient l’argument massue de la menace terroriste en France, menace prioritaire. Il n’y a donc pas de forces supplémentaires à accorder aux débordements de supporters. Vrai en théorie, discutable dans la pratique, puisque des dizaines d’hommes étaient bien là pour ramener les supporters à leurs bus, motos et voitures incluses dans le défilé.

En fait, pour ne pas s’embêter, on restreint – puisque c’est un juge qui a le droit d’interdire, pas un préfet – au maximum les libertés d’aller et venir des supporters. Etat de droit, je bafoue ton nom.

Monsieur le préfet est en tournée, sécurité devant, liberté derrière

Pourquoi ces arrêtés sont-ils pris en réalité ? Pour assurer la sécurité des personnes et des biens, lorsqu’il y a un risque majeur de trouble à l’ordre public. Dans le cas nîmois, c’était aussi parce que des rivalités entre supporters – parfois violentes – ont émaillé des rencontres entre Nîmes et le Racing. Sauf que le souci est principalement à chercher du côté des supporters nîmois, qui auraient des liens avec des Ultras mulhousiens, les rendant plus sensibles à provoquer les Strasbourgeois. L’arrêté est vraiment très intéressant à lire, et je vous remets le lien ici.

Crédit @Page Facebook Supporters pas criminels

Le cas de ce Nîmes-Strasbourg n’est pas un cas isolé, on va vite le voir, mais il a fait tâche alors qu’au même moment, plus de 5 000 supporters rennais ont pu se rendre à Londres pour assister au huitième de finale retour de leur équipe en Ligue Europa. Pas terrible pour la France.

Il faut dire que dans notre beau pays, les arrêtés frisent parfois l’excès de zèle :

  • La Saint-Patrick a été évoquée comme raison dans un arrêté empêchant les supporters du FC Nantes de se rendre le dimanche 17 mars 2019 dans le centre-ville de Reims.
  • Les soldes, lors d’un match entre Troyes et Rennes, en 2016 dans l’Aube. Petite anecdote : les supporters des deux équipes sont interdits de centre-ville. Décision validée par le juge des référés.
  • La taille d’un trottoir donnant sur une route à quatre voies lors d’un match opposant Bourg-en-Bresse à Lens.

Nous ne sommes pas onze mais zéro

L’interdiction de se déplacer pour les supporters visiteurs – parce que, factuellement, c’est une interdiction – est aussi monnaie courante à Strasbourg. Marseille, Lyon et Montpellier, dans les exemples les plus récents, se sont joués sous la contrainte d’arrêtés préfectoraux qui sortent aussi vite qu’une nouvelle liste pour les Européennes.

Ces trois exemples sont assez intéressants, puisque assez différents sur le fond et la forme. Les supporters de l’OM n’ont pas pu se déplacer du tout lors de la rencontre du 3 mai dernier ; les places du parcage visiteur ont d’ailleurs été remises en vente. Les raisons principales ? Les récents débordements des supporters marseillais lorsqu’ils étaient venus l’année dernière.

Crédit @Racingstub

Pour Lyon et Montpellier, c’est tout de suite plus ténu niveau raisons. L’exemple de Lyon est particulièrement révélateur : l’arrêté ne fait que trois petites pages, et présuppose des rencontres entre supporters lyonnais et strasbourgeois qui pourraient – ah le conditionnel ! – donner lieu à des tensions. Plus les gilets jaunes et le terrorisme. C’est aussi fin que l’écriture de la dernière saison de Game of Thrones.

Crédit @KB Strasbourg

Considérant qu’l y a 850 places dans le parcage visiteurs, et que ce dernier est rarement rempli, on interdit pourtant de facto pour ne pas avoir à s’occuper des supporters. Interdire au lieu de réfléchir. Enfin, pour Montpellier, qui s’est déroulé après Lyon, comporte la mention des attentats de Strasbourg. Noir sur blanc, dans l’arrêté. Juste après la mention de la menace terroriste. Ils n’avaient vraiment plus d’arguments à ce niveau-là. On interdit les déplacements de supporters adverses en brandissant comme raison la menace terroriste. Le Point et l’Express viennent juste d’avoir une érection.

Je ne suis pas en train de remettre en cause les menaces sur Strasbourg et notre territoire, ni du travail des forces de l’ordre, qui sont mobilisées depuis un long moment avec le mouvement des Gilets jaunes – qui connaîssent bien aussi les restrictions de libertés. Je pense juste qu’on se permet de tronquer grandement les libertés de déplacement des supporters, en utilisant des arguments qui n’ont finalement pas grand-chose à voir avec la choucroute. En outre, si vous êtes allés à la Meinau cette année, vous n’avez sans doute pas pu embrasser un flic, sans doute par peur de la garde à vue, mais vous aurez sans aucun doute remarqué les importants dispositifs de sécurité. Rien de mieux pour vous mettre dans le match.

Note de l’auteur : Comme pour bien terminer l’année, les supporters du Racing seront encadrés par un arrêté préfectoral pour le dernier match à Nantes. On ne change pas une équipe qui gagne.

La LFP, si tu savais, tes réformes c’qu’on en penserait

Pendant ce temps-là, la LFP est complètement hors-sol. Ne se rendant pas compte des réalités des déplacements de supporters, elle continue de mettre en avant des décisions et des initiatives qui montrent à quel point, en France, on aime bien se prendre la tête. A ce stade-là, ce n’est même pas de l’hypocrisie, je crois juste que c’est un décalage des réalités bien puissant.

Tout d’abord, il y a le championnat des tribunes. En tant que supporter strasbourgeois, je devrais être fier : Strasbourg est pour l’instant premier cette année, après sa belle troisième place l’an dernier. Il y a cependant quelque chose d’amer et de ridicule à célébrer une initiative de la Ligue prônant l’ambiance, la fidélité et les activités des supporters, alors que les arrêtés fleurissent chaque semaine.

J’aime l’humour. Crédit @Furania Photos

Désormais, la LFP se réjouit de sa décision de plafonner les prix des places dans les parcages visiteurs. 10€ pour la Ligue 1, 5€ pour la Ligue 2, avec le maintien de la jauge visiteurs à 5% de la capacité du stade. Là encore, pas sûr que soit compris dans le pack l’interdiction préfectorale de se déplacer. En plus, il y a un petit twist dans cette décision : en effet, il y a une limitation à 1 000 places de cette fameuse jauge visiteurs. A la Meinau, pas de soucis. Mais dans des plus gros stades, on a là encore une belle restriction des déplacements.

Et dernier clou dans le cercueil du non-respect des supporters, cette année, il y a eu des matchs le 5 mai. Pour ceux qui ne savent pas à quoi cela fait tristement référence, c’est la date du drame de Furiani, le 5 mai 1992, où 18 personnes ont trouvé la mort et 2 357 personnes ont été blessées. De 2015 à 2018, aucun match ne se déroulait à cette date-là, de façon à rendre hommage. Jusqu’à 2019 donc. Sale année pour les valeurs du foot.

Cette année 2018/2019 n’a pas été tendre envers les supporters de football, en Ligue 1 comme en Ligue 2. Le football incarne une sorte de miroir déformant de la société : alors que les libertés individuelles sont de plus en plus restreintes par un Etat de droit(e) dans notre société, avec la transposition dans le droit positif des mesures temporaires de l’état d’urgence, celles des supporters suit le même chemin. Est-ce que ça augmente vraiment la sécurité et l’efficacité ? Est-ce qu’on ne s’habitue pas à chaque fois à une nouvelle réalité, toujours plus sécuritaire ? Et où s’arrêtera-t-on, maintenant que des restrictions pour le terrorisme s’appliquent au déplacement des supporters de foot ? Dans ces sombres perspectives, il faut néanmoins continuer à se battre. Parce que, à la Meinau comme ailleurs, vous n’aurez pas notre liberté de supporter !

Crédit @Nicolas Mangeard

Crédit photo de couverture : Nicolas Mangeard

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