Bartenders, DJ, serveurs, cuisiniers, plongeurs, physio, pompiers, danseurs… Ils se réveillent quand vous sortez du boulot, rejoindre cette incroyable machine qu’est la nuit, et quand vient l’aube ils rejoignent leurs lits. Ils enfilent leurs tabliers, leurs uniformes, quand vous boutonnez vos chemises et fermez vos escarpins, ils sont les acteurs de vos gueules de bois de demain.

Pascal a plus de 20 ans de carrière dans la nuit et compte parmi les personnalités immanquables du milieu. Cette interview à été rédigé en pleine conscience des opinions contrastés sur la personne. J’ai souhaité m’intéresser au parcours d’entrepreneur de Pascal, assez important à mes yeux pour susciter ma curiosité, et non à sa vie privée qui ne regarde que lui. Ce portrait se veut objectif, neutre et s’inscrit dans une démarche d’ouverture, et de laisser la parole à tous types de profils.

Né en Allemagne, Pascal Ney est venu en France à l’âge de 6 ans. Après un cursus scolaire jusqu’en première, il choisi de quitter le lycée pour faire un CAP de cuisinier. Une fois obtenu, il commence à travailler dans les discothèques, notamment celles de ses parents, à l’âge de 18 ans. Avant d’acheter le Living Room, Pascal tenait le Club 89 au Neuhof, une discothèque associative loi 1901, qui pendant un moment était la plus grande association de Strasbourg avec plus de 6000 membres. Aujourd’hui, à 54 ans, cet inépuisable oiseau de nuit est le propriétaire du Living Room et du Terminal.

Salut Pascal. Te souviens tu quel était le climat noctambule à Strasbourg quand tu as décidé d’ouvrir le Living il y a 20 ans ? 

Au départ, quand j’ai ouvert le Living avec mon (ex) associé, on voulait créer un établissement dédié à la house : on était des fans de cette musique et on trouvait qu’il n’y avait pas grand chose dans ce créneau là. Puis on a trouvé ce local, et on a lancé Living en 1999. A cette époque, les gens sortaient beaucoup plus, et plus tôt. Au début, on ouvrait à 11h du matin, mais on a vite arrêté parce qu’il n’y avait personne la journée. Après, on ouvrait à 17h, les gens venaient à l’heure de l’apéro, ça fonctionnait très bien pendant cinq ans, puis ça a commencé à décliner aussi. De nouveaux établissements ont ouvert, et on a fait le choix de se positionner sur une offre de nuit. A cette époque, il y avait l’Abattoir Café, les Aviateurs, mais beaucoup d’établissements sont arrivés après, ces dernières années. On m’a dit il y a peu qu’à Strasbourg, il y a 80 établissements qui ont l’autorisation de fermer à 4 h du matin actuellement.

Et aujourd’hui, quel est il ? Trouves-tu que les choses ont changées ?

Complètement, il y a quand même plus de répression, c’est beaucoup plus cadré qu’à l’époque, on a moins de liberté. Et puis il y a beaucoup plus de choix, donc les gens s’éparpillent beaucoup plus. J’ai aussi le sentiment que les gens sortent moins, et surtout différemment. 

On l’aime ou on l’aime pas, mais le Living a traversé pas mal d’années maintenant. C’est quoi le secret de la longévité ?

Se remettre en question, continuellement. C’est un travail de tous les jours. Ce qu’il faut savoir, c’est que tenir un établissement comme ça, ça se passe à 70 % durant la journée. Il faut faire les achats, organiser les soirées, booker les DJ, démarcher les associations d’étudiants pour organiser des soirées en début de semaine, l’organisation d’after work, la communication.

Quand tu parles de remise en question, c’est à quel niveau ?

C’est essentiellement musical, il faut continuer de faire ce qu’on apprécie, sans devenir hasbeen. Ce n’est pas notre vocation d’être underground, je pense que ce n’est pas un lieu qui est fait pour ça. Puis il faut savoir s’adapter à la clientèle, c’est pas évident, parfois on est trop vieux, d’autre fois trop jeune. Pour l’anecdote, j’ai une cliente au Living dont j’ai connu les  arrières grands parents. Je me dis que j’ai eu la chance de plutôt bien cerner les goûts musicaux de ma clientèle à travers le temps.

C’est quoi aujourd’hui ta place dans l’établissement ? Quels sont les tâches que tu as choisi de déléguer et celles que tu continues d’effectuer toi même ? 

A part les courses, je fais presque tout. Je m’occupe d’organiser les soirées, les bookings, de faire la porte, le recrutement, la formation du personnel. Je ne veux avoir à reprocher des choses qu’à moi même, et puis parce que ça me plaît aussi, c’est ce que j’ai toujours fait.

Tu as rencontré des problèmes durant toutes ces années ? J’imagine que c’était pas un long fleuve tranquille ?

C’est un métier où il y a beaucoup de pression. De la part des autorités par exemple, les nuisances sonores…en appliquant les lois ça devient de plus en plus compliqué. Le personnel, la porte sont aussi des sources potentielles de problèmes. C’est pour ça qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui font ce métier très longtemps. Il faut vraiment être solide, avoir un mental de fer. 

Quelle était la direction artistique du Living quand tu as ouvert ? A t-elle évolué ?

On était très orienté house au départ, c’est la musique que j’aime. J’ai changé durant une courte période parce que parfois on ne sait plus, j’avais du mal à cerner ce que recherchait la clientèle. Mais j’aime beaucoup sortir, je sors dès que j’en ai l’occasion, en vacances aussi, je fais des festivals, je m’imprègne des tendances et je m’inspire de ce qui fonctionne.

Quelle est ta clientèle du Living aujourd’hui? 

Il y a de tout, des étudiants, des anciens. On est ouvert à tout le monde ici, à partir du moment où les gens sont normaux et savent se tenir. Je dirais que le mercredi et jeudi, ma moyenne d’âge doit se situer entre 20 et 22 ans, et le week-end  autour de 30 ans.

J’imagine que tu dois maintenant avoir les enfants de certains de tes premiers clients qui viennent au club maintenant ?

Oui en effet, il y en a beaucoup qui me passent le bonjour de leurs parents. Certains jeunes de 18 ans viennent maintenant le week-end, ils n’étaient pas nés quand j’ai ouvert.

Qu’est ce que tu as envie de répondre à ceux qui disent que le Living est un établissement mainstream ou « commercial » ? 

C’est ce que je te disais : on a pas la vocation d’être un club underground, si c’est ce que j’avais voulu faire j’aurais fait les choses autrement. J’aime bien la musique et la culture de l’underground, mais c’est pas l’état d’esprit que je voulais donner à cet établissement. C’est sûr que les mercredis et jeudis, on passe de la musique généraliste, on s’adresse à des étudiants qui veulent danser et qui aiment ça. Par contre les vendredis et samedis, on continue d’assurer une programmation complètement house.

D’où te viennent tous tes contacts pour les bookings ?

Je faisais déjà des bookings avant le Living, pour d’autres établissements. J’avais aussi organisé quelques raves dans les années 90, j’ai étoffé mon carnet d’adresses avec le temps. 

Quelle a été ta stratégie en matière de relations humaines durant toutes ces années ? Avec les équipes, ta clientèle mais aussi les autres patrons d’établissements ? J’imagine que tu n’es pas le même dans les affaires que dans ta vie privée ? 

Dans ma vie privée, j’aime bien aller à la pêche et être tranquille (rires). Mais ici, je suis au boulot. Certaines personnes ont du mal à comprendre parfois, mon job ici ne se matérialise pas. Je suis souvent à la porte pour faire l’accueil des gens, et parfois les clients ne réalisent pas que je suis sur mon lieu de travail. Quand il y a du monde, j’ai besoin d’être concentré pour sélectionner les gens, je veux accueillir mes clients correctement. Comme je dis souvent, je joue un rôle quand je suis au Living, je rentre dans la peau du patron, et je fais mon boulot correctement. 

Tu es un vrai oiseau de nuit, et pas depuis hier, qu’est ce que ça implique en matière de vie sociale ? De rythme ? 

On vit à contre courant. Je me couche jamais avant 4-5 h du matin,  ne me lève jamais avant 11h – midi, et je travaille tous les week-ends, donc pour la vie sociale c’est un peu compliqué. Cependant, mon entourage est composé de gens qui n’ont rien à voir avec la nuit, même si je m’entends bien avec 98 % des autres patrons d’établissements de nuit.

Si tu pouvais tout recommencer, ferais tu les choses autrement ? 

Je ferais des études (rires). Ce qui ne m’empêcherait pas de tenir des clubs, mais aujourd’hui, je ne sais rien faire d’autre, j’ai fait ça toute ma vie. Parfois je pense à une reconversion, mais je ne me retrouve dans rien d’autre. Parfois je me dis que j’ouvrirai une maison d’hôte pour ma retraite.

C’est inconcevable de faire tourner un club en se retirant, en déléguant ? 

Je pense qu’il faut être là. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Le Living, c’est mon identité, il faut toujours un chef d’orchestre, j’aurais du mal à confier mon affaire. Et puis c’est aussi ma personnalité, je suis un grand angoissé, j’ai du mal à me détacher, j’ai besoin d’avoir le contrôle.

Que penses tu des nuits strasbourgeoises en 2019, trouves tu que l’offre suit la demande et inversement ? 

Il y a une phrase que j’entends souvent, c’est « il ne se passe rien à Strasbourg », pourtant je trouve qu’il se passe beaucoup de choses. J’ai l’impression que les clients sont des éternels insatisfaits. Il y a quelques années, on me disait « le Living Room c’est trop jeune », alors j’avais organisé des soirées de temps en temps, uniquement pour les plus de trente ans. Ça a marché un temps, puis plus du tout. Les gens veulent toujours ce qu’ils n’ont pas, et quand ils l’ont il s’en lassent très vite. 

Tu donnerais quoi comme conseils à un jeune qui veut ouvrir un bar ? 

De bien réfléchir à ce qu’il veut faire, et d’être bien sûr qu’il veut faire ce métier, parce que c’est pas un long fleuve tranquille. 

1 commentaire

  1. Je me suis retrouvé dans la situation où je me suis fait refoulé car je n’avais pas l’age de rentrer au living, une quinzaine d’annees plus tard Pascal fait parti des invités à mon dîner de mariage, cela résume bien mon ami : Professionel, fiable et attachant.

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