Aux confins de la Meuse, de la Haute-Marne et des Vosges, le petit village de Bure et ses 83 habitants déclarés vivent depuis début 2000 au rythme du Cigéo, le plus grand projet d’enfouissement de déchets radioactifs de France mené par l’ANDRA. Pour empêcher la mise en place du chantier qu’ils jugent « insensé », des activistes ont occupé dès juin 2016 le bois Lejuc, nouveau symbole de la lutte antinucléaire. Des images du photographe franco-allemand Jürgen Nefzger, qui a immortalisé la vie du camp évacué en février 2018, sont à découvrir à La Chambre.

© Jürgen Nefzger, Bure ou la vie dans les bois, 2017

Cigéo, quésaco ?

Cigéo, pour centre industriel de stockage géologique, est un projet de centre de stockage  profond de déchets radioactifs ; il est conçu pour stocker les déchets radioactifs à haute activité, et à vie longue, produits par l’ensemble des installations nucléaires du pays. La stratégie de gestion de ces déchets radioactifs HAVL, assumée en France par l’ANDRA (l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), consiste à les isoler dans des lieux inaccessibles à l’Homme le temps nécessaire à la décroissance de leur radiotoxicité. Une des options actuellement retenues pour réaliser cet isolement correspond au stockage en profondeur, de 300 à 500 mètres, à l’intérieur de galeries creusées dans une couche géologique stable, dense et étanche (pensez granit, tuff volcanique ou encore argile).

En 1998, après quatre ans de « travaux de reconnaissance géologique » menés par l’ANDRA, le gouvernement Jospin a finalement tranché en faveur du site argileux de Bure dans la Meuse pour la construction d’un laboratoire souterrain, destiné à étudier les formations géologiques profondes où pourraient être stockés des déchets nucléaires… Huit ans plus tard en 2006, l’ANDRA est formellement chargée d’implanter le centre de stockage Cigéo dans la commune ; le site accueillera 85.000 mètres cubes de déchets, de moyenne et haute activité, toxiques plus de 100.000 ans (et pour certains plus d’un million d’années), enfouis à 500 mètres de profondeur dans 250 kilomètres de galeries à compter de 2030. Le lieu sera ensuite condamné au terme d’un siècle d’activité.

© Jürgen Nefzger, Leibstadt, Suisse, 2004

Des militants s’opposent à une « poubelle nucléaire »

« Ni ici, ni ailleurs. » Depuis plus de vingt ans, des opposants au projet investissent le village, usant de recours juridiques et de désobéissance civile contre ce qu’ils considèrent comme « un danger pour les générations futures » ; en cause, la possible contamination de la nappe phréatique située au-dessus des galeries et qui alimente le bassin parisien, et les « très hauts risques » d’incendie voire d’explosion liés au dégagement d’hydrogène des matières radioactives. Les associations militantes parmi lesquelles Greenpeace France et Les amis de la Terre France citent en exemple le Centre de stockage de la Manche (CSM), qui « fuit déjà et a gravement contaminé la nappe phréatique de la Hague », et le projet de stockage américain Wipp qui a de fait accusé un départ de feu. Le transport jusqu’au site de Bure, en train « sur les rails dédiés au fret voyageur », est également source d’inquiétude.

© Jürgen Nefzger, Bure ou la vie dans les bois, 2017

En 2017 le photographe documentaire Jürgen Nefzger séjourne à plusieurs reprises dans le bois Lejuc à Bure. Devenue un symbole de la lutte anti-nucléaire contre l’enfouissement des déchets, cette forêt était alors occupée par des militants afin d’empêcher la mise en place du chantier du projet Cigéo. Aux manifestations – et son lot d’affrontements parfois violents, le photographe a préféré le huit-clos du laboratoire alternatif de Bure, mêlant résistance et utopie : « Bure ou la vie dans les bois se veut à la fois une réflexion sur une forme de résistance autonome et une tentative de portrait de ces formes de vie en rupture avec les modèles de société consumériste. » Aux côtés de sa série Fluffy Clouds, qui montre la cohabitation « apparemment paisible » entre activités humaines et centrales nucléaires, ses images nous amènent à questionner la notion de progrès…

Après une exposition sur l’après-Fukushima et une autre sur la propagande politique chinoise des années 1960, cette nouvelle exposition de La Chambre ne fait que confirmer sa volonté de montrer de la photographie en lien avec des sujets de société – de la photographie qui nous parle à tous parce qu’elle parle de nous. Jürgen Nefzger, exposition éponyme, à voir sans hésitation place d’Austerlitz.


http://www.la-chambre.org/portfolio/jurgen-nefzger/
@ La Chambre, 4 place d’Austerlitz

Du mercredi au dimanche de 14h à 19h ; entrée libre

© Jürgen Nefzger, Sellafield, Angleterre, 2005
© Jürgen Nefzger, Nogent-sur-seine, France, 2003

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