Ils sont artistes créateurs, artisans, forgerons, peintres, plasticiens, sculpteurs, bricoleurs… un collectif de petites mains strasbourgeoises a investi un hangar délaissé pour lui donner un esprit alternatif et autonome. Une trentaine de personnes occupent « La Semencerie » depuis 10 ans. Ils vont devoir se séparer et déménager, pour une partie d’entre eux, à la nouvelle COOP. D’ici là, ils comptent bien marquer leurs derniers mois de résidence.

A quelques dizaines de mètres du Molodoï, entre des lignes de chemin de fer, une grande bâtisse mystérieuse s’impose, à l’abri des regards. Une fois n’est pas coutume, ses immenses portes en fer sont ouvertes. Un brouhaha en émane, mélange de bruits de travaux, d’éclats de rire et de quelques mélodies brouillonnes. La lumière intrigue les passants curieux. Certains suivent des petits groupes, familles, étudiants, artistes ou travailleurs débrouillards s’engouffrant dans le ventre du bâtiment à l’apparence abandonnée, dont seuls quelques graffitis semblent accompagner le déclin.

Un immense espace insoupçonné se révèle occupé par des œuvres qui montent parfois jusqu’au plafond. Des outils jonchent le sol, des poulies et des figures pendent du toit en bois. Une foule éparse s’active, des enfants jouent autour de vieux canapés, des adultes impriment un magazine, certains sirotent une bière en regardant d’autres réparer leur vélo. On devine des ateliers, un bar et un long couloir mystérieux au fond du bâtiment, regorgeant de surprises et de merveilles cachées. Fantasque, perturbant, à la fois hors-sol et pourtant très ancré dans le concret, la Semencerie est un lieu aux multiples visages (COMME CELUI DU CHEVAL BATON), entretenu par ses résidents permanents comme temporaires.

Il était une fois, la Semencerie…

C’est une belle histoire qui touche à sa fin, ou presque. Datant de 1894, le hangar de 1600m² au 42 rue du Ban-de-la-Roche appartenait depuis 40 ans au Semences Nungesser. L’entreprise doit changer de siège social et de lieu de stockage et s’en va vers Erstein. Un des fils du propriétaire, à la fibre artistique, décide de transformer le lieu vide et abandonné plutôt que de le vendre tout de suite. Après appel à projet, deux associations s’y installent en 2008, IMF Art, rassemblant un noyau dur d’anciens des Arts Décoratifs et Alcool Déclic, une association d’aide contre l’alcool.

Si ces deux associations tombent en désuétude, les artistes occupant le lieu en tombent amoureux à force de l’avoir retapé (pas d’eau, pas d’électricité etc) et décident de continuer à l’investir sous une seule association crée fin 2009, la Semencerie. Le propriétaire se transforme en mécène et officialise l’occupation à peu de frais (5000€ mensuels demandés à l’asso sur 20 000€ de coûts annoncés). Une histoire d’amour qui continuera jusqu’à l’été 2019 et ayant été marquée de grands moments de joie comme de nombreux tiraillements et coups de pression.

Le lieu de tous les possibles pour les jeunes artistes précaires

« En 10 ans, on peut dire qu’il nous a quand même bien soutenu » explique Annie Sibert, une vétéran de la Semencerie. « Depuis quelque temps le proprio cherchait à revendre, du coup, il nous mettait un peu la pression. « Allez, dans 6 mois, il faut partir ! » On a dû organiser des recherches de bâtiment. On s’est baladé en ville en groupe à vélo pour repérer les lieux abandonnés ou en cessation d’activité temporaire pour déménager. » Au final, alors que la Ville semblait désintéressée de la situation des artistes, c’est lors de son appel à projet pour la nouvelle COOP que le collectif trouve son bonheur.

« On va partager le « Garage » de la nouvelle Coop avec le collectif de la Rotonde. On aura 700m², soit plus que moitié moins qu’à la Semencerie. Tout le monde ne pourra pas venir (et ne veut pas venir). On sera une vingtaine (12 membres de la Semencerie, 5 du Bastion, un autre collectif d’artistes à Strasbourg). »

Annie est confiante et enthousiaste de ce changement : « Je suis assez contente, même si la Semencerie c’est un lieu que j’affectionne énormément. Pour la transition, on y va tranquillement, on a besoin de temps. Il faut en définir les étapes. On veut garder une entraide commune même avec les gens en dehors de la Semencerie. Au bout de 10 ans c’est chouette aussi de changer. Ça va forcément faire un petit pincement au cœur, mais je n’ai pas peur. Et puis ça va se faire fluidement, on va d’abord faire de la construction des ateliers. Une fois que ça c’est fait on va pouvoir déménager nos affaires. Comme ça on peut se relayer et continuer de bosser sur nos projets respectifs à côté ! »

Un enthousiasme un peu contrebalancé par les réserves de Geoffroy Wiebel, artiste et artisan forgeron, membre depuis 5 ans à la Semencerie. « J’irais à la COOP aussi. C’est dommage que le bâtiment disparaisse. Encore plus ce qu’il y avait à l’intérieur. On va vers un relogement partiel dans plus petit et pour plus cher, le collectif va être morcelé. C’est 4 à 5 fois plus cher. On n’arrive pas à des prix démesurés, mais les conditions qu’on avait à la Semencerie permettaient à des gens avec de très faibles ressources (et souvent les artistes le sont) d’avoir un atelier. A la COOP, on sent qu’on va perdre ceux qui ont une activité qui ne fonctionne pas bien. J’ai de la chance avec le travail du métal. Je peux fabriquer des pièces pour moi, faire des expérimentations… tout en ayant des commandes à côté qui me permettent de vivre. Les outils sont les mêmes dans ma pratique artistique et pour les commandes artisanales. Pour d’autres ce n’est pas le cas. »

Un déménagement à la COOP qui bouleverse la structure associative

De ce déménagement en prévision découlent plein de questions: « Est-ce qu’on restera la Semencerie ? Est-ce qu’on refait une asso ? » Le plus important semble ce besoin de tisser des affinités et de bien s’entendre. D’ailleurs, le lien humain et les connexions artistiques font partie de l’ADN de la Semencerie.

La plus grosse crainte de certains est de « devoir » quelque chose envers la Ville, propriétaire de la COOP. « On aimerait garder notre indépendance. Pour l’instant, on en reste à la relation propriétaire-locataire. Il n’est pas question d’une subvention de fonctionnement, ni de travailler sur des projets pour la Ville. On devrait tout de même avoir une forme de convention qui nous oblige à ouvrir le lieu régulièrement dans l’année. Mais comme on le faisait avec la Semencerie au final. »

Ici, on ne veut pas de subventions. On ne veut pas de salariat. « La question s’est posée régulièrement au cours des 10 dernières années. Au final, on veut continuer nos réunions hebdo. C’est le prix à payer pour gérer relativement bien la vie quotidienne et répondre à toutes les demandes en collectif. » Tout le monde est décideur. Il n’y a pas une seule personne qui passe son temps derrière la boite mail à faire des papiers. « C’est un choix d’autonomie. On veut garder le contrôle. On ne veut pas se faire embarquer comme certaines assos dans le salariat. Après tu en deviens responsable, voire dépendant. Si les subventions se cassent la gueule, qu’est-ce que tu fais ?… »

L’objet statutaire de la Semencerie c’est « favoriser la production et la diffusion de l’art contemporain ». « Si tu adosses à ça la nécessité de payer quelqu’un, c’est une grosse responsabilité. Le risque, c’est de voir glisser cette problématique au-dessus de l’objectif de base de ton asso. » En conséquence la trésorerie reste très faible. Elle sert à payer le loyer et les charges, et juste un peu pour les frais des événements. « Lors des événements on rentre un peu de sous en fonction des ventes, ça reste faible, mais ça nous permet de d’équilibrer le budget et c’est tout ce qu’on demande. »

Des événements ouverts au public toute l’année

Chaque année, une exposition et un marché de Noël de leurs créations est organisé. Cette année, c’est la dernière. Elle aura lieu les 8, 9,15 et 16 décembre. « Pour l’occasion on invite les artistes du Bastion qui viendront à la COOP avec nous. Eux aussi étaient à la recherche d’un lieu sur Strasbourg. Ce déménagement va engendrer un changement de vie pour beaucoup d’entre nous. »

L’année dernière, c’était la « Kermesserie », cette année, ça sera « Enfin et Surtout » avec toujours le fameux « Déclic Déclic », le plus grand marché de noël sous hangar de Strasbourg. Pas de thème cette fois, si ce n’est l’actualité de la Semencerie. Tout le monde a envie d’en faire un événement marquant, vu que ça sera leur dernière exposition d’hiver.

« Tout le monde. » C’est ça qui semble au cœur de l’esprit de la Semencerie, le partage, le collectif. Avec ses avantages et ses inconvénients, ses bonheurs et ses malheurs, mais par choix. « C’est à double tranchant parfois. Il suffit que tu aies besoin d’une charrette déjà utilisée ou qu’on vienne t’embêter quand tu bosses sur une pièce qui doit sortir pour une expo proche… Beaucoup de gens gravitent dans ce lieu et peuvent potentiellement te créer des délais. Tu vas discuter, tu vas filer un coup de main… C’est hyper sympa comme ambiance (et c’est pour ça que je ne veux pas d’atelier en solo). » Geoffroy relativise : « Des fois ça peut-être envahissant. Au-delà de la vie sociale du lieu qui te prend un peu de temps, tout le monde s’investit dans la vie collective du lieu. Dans tous les cas, c’est une aventure. »

La force de l’intelligence collective

Pour Annie, la Semencerie, c’est le lieu où elle travaille, mais c’est aussi un terrain de jeu. On expérimente. « Ces grands espaces nous permettent aussi d’exposer notre travail en « test ». C’est là où je vais concentrer toutes mes activités. C’est un peu comme une deuxième maison !»

La clé de mon atelier, ce n’est pas la mienne, c’est celle de tout le monde. Je suis partie 3 mois, c’est un peintre islandais qui a investi mon atelier. Ça se fait beaucoup par bouche à oreille. On trouve très vite des gens qui ont besoin d’espace, que ce soit pour quelques mois, quelques semaines, deux trois jours ou même quelques heures ! Il y a des petits tournages, des séances photos qui se font par exemple. Énormément de choses s’y passent et elles dépassent bien souvent le cadre de l’art. Ça te permet de rencontrer un garagiste comme un sociologue. Je me souviens d’un compositeur qui était venu passer quelques temps avec nous parce qu’il devait changer d’air. Pour faire résidence temporaire chez nous, pas besoin de déposer un dossier, de dire « je vais faire ci, je vais faire ça… » T’as besoin de tant d’espace et de temps, et on voit si on peut te faire venir. Pour les jeunes artistes, ça représente une grande liberté et une grande facilité. Ça n’a pas de prix. »

C’est le cas par exemple pour l’association Pelpass dont deux membres sont présents un lundi soir pour la réunion hebdomadaire de la Semencerie. Ils cherchent un lieu pour travailler leurs décorations pour leur festival PayeTonNoël, au thème médiéval. Toutes les grosses décisions, la distribution de certaines tâches, l’organisation des événements… se décident pendant cette fameuse réunion.

Le processus est, à l’instar du fonctionnement de la Semencerie, horizontalisé. On ne parle même pas de vote, auquel on préférera la discussion et le consensus. Pelpass aura le droit de venir s’installer, mais pas le projet présenté par Accélérateur de Particules. « Pourtant on les aime bien et le projet à l’air super sympa ! » regrette Geoffroy. « C’est un espace partagé de production artistique… et aussi d’accueil.»

« C’est ce qui nous caractérise par rapport à un atelier privé. On a cette volonté d’ouvrir le lieu à toute personne qui a un projet avec un besoin de place et de temps. On n’a pas de conseil artistique qui va juger ton projet, c’est plus en fonction des conditions matérielles d’accueil. » Et en l’occurrence, en termes d’espace et de temps, impossible d’accueillir Accélérateur à Particules. Leur projet est trop conséquent. Il faut que les résidents permanents de la Semencerie puissent travailler sur leurs projets personnels et sur leur expo d’hiver qui arrive à grand pas.

D’ailleurs le froid commence déjà à se faire ressentir. Pas de chauffage, à part quelques-uns d’appoint. Ça devient plus compliqué pour travailler. Geofferoy s’en souvient, notamment de son premier hiver à la Semencerie. « Au début j’étais au fond dehors avec un petit abri (la forge, ça fait du bruit, de la fumée etc). Je ne forgerais pas beaucoup mais par tous les temps. J’avais un petit toit pour la pluie, mais j’étais dans le vent avec juste mon enclume et mon étau. » Pendant 5 ans, il a ramené toutes ses machines, fait la fondation pour le marteau-pillon, installé un ensemble de 4,5 tonnes de matériel, quasiment totalement composé de récup’ ou d’occasion.

Le DIY et la récup’, maîtres mots de la création à la Semencerie

En plus d’être forgeron, Geoffroy est un des membres fondateurs de structures comme Bret’Selle et la Fabrique. « C’est la même idée. Mettre en commun un lieu et des outils pour des gens ayant des problématiques similaires, ça me plaît. » Pour les membres, la façon dont le lieu est organisé fait sa plus grande force. « Le grand espace en commun à l’entrée est génial, multiusages (travail, rencontres, repos, expos…). La cuisine aussi. On a aménagé l’espace d’une manière qui nous convient et on veut garder ça à la COOP. On reste dans la simplicité, mais avec un certain accueil. »

Un lieu qui pousse au lien et à la collaboration artistique

« On collabore, on se prête des outils, on en achète en commun. Ça se fait de manière naturelle dans un lieu comme celui-ci. » La Semencerie c’est aussi et surtout des amitiés. Amitiés qui débouchent sur des collaborations artistiques, des savoir-faires acquis que ce soit dans la construction ou dans l’électricité ou l’administratif… Il y a un tuyau qui fuit ? C’est l’occasion d’apprendre à le réparer et d’apprendre la base de plomberie qui va avec, notamment grâce aux compétences d’un des membres. « Ah tiens, Thomas il sait faire ça, mais il est pas là. Joseph sait comment ça marche, mais il n’a pas l’outil. Adrien a l’outil, allons le lui demander. Gwen à cette machine là… Karim va à Leroy Merlin demain et propose de ramener des trucs… On partage beaucoup de choses simples comme ça, mais c’est de l’initiative de chacun et ça pousse à une vie de famille ou presque ! »

Annie rajoute même : « la politique de la Semencerie, c’est la politique de la vie. » Un couple de géorgiens et leurs deux petits enfants dorment garés à côté du lieu depuis près de 6 mois. Ils ont participé au DIY (festival Selbst Gemacht), ils ont mangé avec le collectif qui leur passe de l’électricité, de l’eau (même si c’est des douches froides)… « C’est la vie comme elle vient. S’il y a un problème, on le règle. Je ne dois pas avoir un vocabulaire adapté, c’est juste l’humain quoi. »

Autonomie, autogestion, horizontalité et prix libre

C’est aussi la politique du prix libre. « Il faut que ça soit un lieu facile d’accès. On a la liberté de faire une sculpture de 5m en papier mâché par exemple. Il n’y a pas de normes et très peu de contraintes. C’est nous qui décidons. Ça nous pousse à le faire bien. Cette liberté est fascinante et enthousiasmante. C’est hyper important à avoir dans la ville et pour le public.» Lors des événements, le public est toujours acteur, et apprend à faire des choses en s’amusant.

« Pour les artistes, c’est un lieu où l’on peut créer facilement sans trop de contraintes du style faire un dossier, passer par un jury, sans trop de sous (1 mois pour 30€ !). On va te faire confiance. T’es responsable de ton attitude envers les autres et de ce que tu fais. Ça passe aussi par faire sa vaisselle ! » Une politique de la vie en commun et en communauté qui leur a valu d’être repéré par le Réseau DeVisu, un réseau de lieux autogérés avec qui ils sont toujours en contact.

L’espoir est permis que cet état d’esprit persiste voire se renforce avec leur passage à la COOP. En attendant, il vous reste quelques mois pour aller (re)découvrir ce lieu emblématique de la création artistique à Strasbourg. Le prochain rendez-vous est donné pour leur dernier Marché de Noël des créateurs sous hangar… ça se passe le 8, 9,15 et 16 décembre prochain.


Enfin et Surtout + Déclic Déclic

Dernier marché et expo de noël de la Semencerie

à la Semencerie, 42 rue du ban de la roche

Les 8,9, 15 et 16 décembre


 

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