Après les caves des hospices et le miqvé médiéval, la série « à la découverte des trésors de Strasbourg » continue ! Cette fois-ci, on vous emmène visiter les anciennes glacières situées dans la Petite France, qui étaient spécialement ouvertes au public lors des dernières journées du patrimoine.

Afin d’éviter toute confusion, précisons d’emblée une chose : cette ancienne usine à glace faisait de la glace, au sens de glaçon, le truc tout froid que tu trouves dans ton réfrigérateur, pas au sens de hum la bonne glace deux boules vanille fraise. OK ? Alors let’s go !

Dans l’antre d’un hôtel cinq étoiles

Direction donc la Petite France, et plus particulièrement la rue des Moulins. Arrivés sur les lieux, faites ce que vous n’auriez jamais dû faire étant donné votre maigre bourse : passez la porte du Régent, hôtel cinq étoiles. Eh oui ce n’est pas pour rien que les glacières ne se visitent pas n’importe quand avec n’importe qui. Elles sont dans l’hôtel. Ou disons plutôt que l’hôtel a été aménagé dessus.

Une fois traversé un long couloir, quelques petites marches vous font pénétrer dans une grande salle des machines : l’usine commence ici. Le temps est arrêté, on se croirait de retour cent ans en arrière. On est presque au niveau de l’Ill qu’on aperçoit d’ailleurs très bien depuis la salle attenante grâce à une large baie vitrée. Ceux qui passent régulièrement sur la passerelle piétonne voient certainement de quelle baie vitrée je parle, juste au-dessus des remous qui donnent un côté pittoresque au décor (on a les chutes du Niagara qu’on mérite).

Cet emplacement, sur les canaux de l’Ill, à la place des anciens moulins, n’est pas anodin. Mais on en reparlera plus tard. L’usine fut donc ouverte en 1897. En cette fin de XIXe siècle, la demande était grande du fait de développement de l’industrie agroalimentaire qui nécessitait la production de glace en masse afin de conserver les denrées (pour les bouchers et les brasseurs notamment).

Il faut savoir qu’avant l’invention du froid artificiel, on était contraint d’utiliser de la glace provenant des rivières et des lacs gelés l’hiver. Cette glace était ensuite stockée dans des caves (ex : la glacière sous le palais Rohan).

La fabrication artificielle de la glace (cette partie contient des termes techniques, ne fuyez pas en courant pour autant)

Qui dit usine à glace dit refroidissement artificiel dit eau + gaz.

Cela paraît simple comme ça mais le processus est plus compliqué qu’il n’y paraît. Tentons de le résumer simplement :

1. Le premier composant de la glace était de l’eau potable. Deux puits furent donc creusés afin de pomper l’eau de la nappe phréatique située à 35 mètres de profondeur.
2. Cette eau était ensuite acheminée via une nourrice (un grand tuyau pourvu de plusieurs connexions) qui permettait de remplir 18 mouleaux (sorte de moules métalliques) de 25 litres chacun.
3. Ces mouleaux remplis d’eau étaient alors plongés pendant une quinzaine d’heures dans un grand bassin de saumure à -5°C. Ce grand bassin se trouvait dans une salle à l’étage qui fut détruite suite à l’aménagement de l’hôtel.
4. Cette température très basse était obtenue grâce à la compression puis la détente d’un gaz (l’anhydride sulfureux, S02 pour les connaisseurs qui contrairement à moi ont fait bac S) qui refroidissait le tout. L’eau contenue dans les mouleaux se transformait ainsi petit à petit en pains de glace.
5. Une fois les pains de glace bien compacts, il n’y avait plus qu’à les retirer du bassin et à les démouler.

Compris ? Oui oui c’est un peu complexe, je vous laisse relire une seconde fois pour bien tout saisir.

Ce cycle thermodynamique nécessitait donc de l’énergie, notamment pour compresser le gaz. Et c’est là que l’emplacement de l’usine se révèle intéressant : cette énergie était en effet créée par la simple force hydraulique. L’eau de l’Ill permettait de faire tourner des turbines qui elles-mêmes créaient l’énergie nécessaire au fonctionnement des trois compresseurs.

Le système dégageait tellement de puissance qu’on y faisait donc de la glace mais aussi de l’électricité, en interne mais aussi en revente à l’Électricité de Strasbourg et même l’électrification de véhicules de livraison dès les années 1935.

 

De l’usine au réfrigérateur : quand la technique dépasse la technique

Mouleaux (avec de faux pains de glace dedans) dans le hall de l’hôtel Régent.

Dans ses plus belles années, la glacière produisait 130 tonnes de glace par jour. À la fin de son exploitation, elle en produisait toujours 130, non plus par jour, mais par an.

En effet la demande s’est écroulée à partir des années 1950, du fait de l’apparition des réfrigérateurs et congélateurs domestiques. L’usine a définitivement fermé en 1990 mais l’ensemble fut tout de même classé monument historique en 1993.

Aujourd’hui, une association entretient et fait visiter occasionnellement l’usine. Son but : en faire un jour un musée.

Les glacières au milieu du XXe siècle (source: archi-wiki.org)

Au final : une visite pittoresque à l’emplacement insoupçonnable. Un seul reproche : un peu déçu de pas avoir eu droit à un Mr. Freeze à la sortie, ou ne serait-ce qu’à une coupe de champagne à la terrasse de l’hôtel Régent. Histoire de pouvoir se la raconter un peu.


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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