Pour toute une génération, l’avènement d’internet, et encore plus des réseaux sociaux ont bouleversé les rapports humains et ce durablement. La frontière entre vie privée et professionnelle s’est floutée et nos vies se sont étalées aux yeux de tous, avec de nombreux incidents aux conséquences insoupçonnées.

Au collège, les histoires d’harcèlement ont trouvé une autre dimension. Les faux comptes pullulent et les harceleurs profitent des méconnaissances des ado des paramètres de confidentialité et de leur tendance compulsive de poster des photos et des vidéos. Près de 40% des élèves auraient déjà subi une agression ou une forme d’harcèlement en ligne (aux USA c’est 59%) et 2 ou 3 élèves en sont victimes par classe annuellement. Pour les adultes, une story instagram, un mauvais commentaire ou une photo sur facebook publiée sans prévenir peut faire perdre un travail ou blesser un proche. La portée de nos actions numériques dépassent souvent ce qu’on prévoit, malgré l’impression qu’elles se noient dans le flux continu et immense d’informations.

Certains strasbourgeois nous ont raconté comment ils ont subi les conséquences de leurs actions sur les réseaux sociaux ou, bien plus passivement, via des individus malveillants, comment les informations et autorisations qu’ils donnent aux plateformes ont pu avoir un impact sur leur vie analogique de tous les jours. Voici leurs témoignages:

Ophélie (nb : nom changé) – « On a fait un compte FB à mon nom au collège pour me faire du mal »

C’était en 5e. Je n’avais pas Facebook. Mon père travaillait dans l’informatique et il ne voulait vraiment pas que je me mette dessus. Ça ne m’intéressait pas trop, mais tout le monde l’avait sauf moi ou presque, c’était les débuts du réseau.

J’ai appris par des camarades l’existence d’un compte Facebook à mon nom. Forcément grande surprise. A cet âge là, tu as toujours un peu peur de ce que les gens pensent de toi etc. J’étais complètement alarmée et j’ai tout de suite regardé à travers les comptes Facebook de mes amis pour voir ce que ça donnait. Effectivement, quelqu’un écrivait des trucs et envoyait des messages depuis un compte à mon nom. J’étais une cible facile, j’avais pas de compte, du coup les gens pensaient que c’était moi.

La personne avait pris des photos de moi en vacances ou en classe qui circulaient sur d’autres comptes (ceux de mes amis par exemple) et avait parfois zoomé sur mes seins ou des trucs comme ça. Maintenant avec le recul et l’âge ça ne me toucherait pas aussi personnellement, mais à l’époque c’était violent quoi. Ce n’était pas un simple vol d’identité, c’était fait dans le but de me faire du mal. Il y avait plein d’insultes par rapport à des personnes au collège que je ne connaissais pas bien. Ces personnes pensaient que c’était moi, donc j’ai dû aller leur expliquer personnellement. J’ai eu de la chance, beaucoup m’ont tout de suite cru, vu que c’était déjà arrivé à d’autres. Du coup, ces personnes ont démenti la situation sur leur Facebook et j’ai reçu pas mal de soutien notamment d’autres victimes. Et puis dès qu’il y a un peu de drama au collège tout le monde s’investit dedans forcément…

Mon père a juste envoyé un message au compte : « je peux très facilement savoir qui est derrière » pour faire peur. On est ensuite allé en parler à la police, porter plainte, mais à l’époque ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Nos menaces ont quand même porté leurs fruits et après quelques semaines le compte ne publiait plus. J’ai réussi à récupérer les identifiants du compte et mettre fin à ça en supprimant tout, mais je n’ai jamais su qui était à l’origine. Mais c’est vrai que c’était lourd à l’époque. Quand t’es une jeune fille avec un corps en train de se développer et qu’on l’utilise contre toi, c’est juste horrible. Et puis j’avais fait du mal à personne, je ne comprenais vraiment pas d’où ça sortait. C’était juste un gamin, bouffon qui n’avait rien d’autre à faire…

À l’époque ça m’avait vraiment blessée, sur le coup t’as l’impression que c’est la fin du monde. Heureusement,  aujourd’hui ça ne m’impacte plus du tout. Je ne pense même pas que ça ait trop influencé mon comportement en ligne et c’est un peu terrible en fait ! Je n’aime pas trop mettre des trucs en ligne de base, mais je pense que ça vient plus de mon daron informaticien que de cet événement. Le plus horrible dans tout ça, c’est le sentiment d’impuissance face à la situation. Tu ne sais pas qui c’est, ils sont cachés derrière leur écran.

Thomas (nb : nom changé) – « Une blague de mauvais goût qui fuite IRL »

En bref, ça part d’une blague sur un groupe de potes privé et secret sur Facebook, une blague un peu borderline certes, mais dans un cadre privé. Une connaissance du groupe a tout screen (capture d’écran) et l’a envoyé à un responsable administratif dans une structure où j’étais élu et où j’avais des responsabilités. Le responsable en question ne pouvait pas me piffer donc en a profité pour me balancer en commission disciplinaire et j’ai dû démissionner de mon poste, ce qui l’arrangeait bien, encore plus dans le contexte de l’époque.

En vrai, le truc c’est que ce qui m’a le plus saoulé dans cette histoire c’est que si tu connais ne serait ce qu’1% d’internet, tu sais que c’est le genre de vanne qui se fait tout le temps… En fait, il n’y avait rien de choquant, mais bon il y avait une SJW (social justice warrior) dans les parages… Fallait que ça tombe sur moi quoi.

Oui, ça m’a impacté physiquement, mentalement et j’ai changé drastiquement mon rapport aux réseaux sociaux. Ça pesait bien dans une période où j’en avais pas besoin, j’avais déjà beaucoup de stress et de soucis perso et pro par ailleurs. J’ai dû passer des semaines à m’expliquer. J’ai commencé à développer une petite parano sur les réseaux, je sentais ça un peu comme une chasse aux sorcières à mon égard. J’ai revu tous mes paramètres de confidentialité, j’ai nettoyé tout le contenu un peu « ghetto » sur mon compte et j’ai complètement changé de pratique vis-à-vis des pages, des commentaires etc, je ne like plus des trucs qui peuvent paraître tendancieux pour certains. Maintenant, c’est derrière moi, mais je vais quand même faire bien plus gaffe qu’avant. Ce n’est pas trop l’utilisation des réseaux le problème, mais le comportement des gens dessus qui pose problème à mon avis…

Marie (nb : nom changé) – « Un stalker m’a suivie grâce à des informations sur Facebook »

En gros, j’ai recu une demande d’ami d’une personne on va dire « Michel Zabo », je lui demande en MP qui elle est. Cette personne me dit qu’on était en cours ensemble et qu’elle s’appelle en fait « Théo Schmitt » et que maintenant il s’appelle « Théo Pell » et qu’il m’a vue à tel endroit (sauf que je n’y étais pas). Le seul souvenir que j’ai de lui c’est qu’il me mettait hyper mal à l’aise (alors que je suis quelqu’un de sociable donc bon…).

Du coup, j’en parle à quelques amis de l’époque dans les jours/semaines qui suivent et ils ont tous le même discours « ah le mec chelou/bizarre/étrange », « évite-le a tout prix il n’est pas net ! ». Un second son de cloche commence vraiment à m’inquiéter, son ancien colocataire d’internat me dit plusieurs choses : il possède des images porno sur son ordi, les trie et classe, il écrit le prénom de toutes les filles qu’il croise/parle dans un cahier et les classe, il écrit les numéros de téléphone sur des cailloux.

Forcément, du coup, je ne réponds pas trop à « Théo » mais un jour quand je rentre chez moi, mon père me dit que ce dernier à appeler à la maison sur le fixe. Je ne lui ai pas donné le numéro, ça veut dire qu’il a cherché « Marie Boisi » dans toute l’Alsace (j’ai cherché et on est le 5ème/6ème numéro), et il a donc aussi mon adresse… Il continue à me parler sur facebook mais moi je ne réponds pas. Il rappelle quand même une deuxième fois chez mon père.

Plus de nouvelles et deux mois plus tard il m’appelle sur messenger en caméra, deux fois de suite. Je ne réponds pas, mais je lui renvoie des messages. J’essaye de lui faire comprendre que je ne veux plus lui parler. Et là il commence à s’énerver, à me dire des trucs genre « sur tes 160 amis facebook, tu n’as peut-être pas de vrais amis » ou encore que j’ai mal tourné, mal grandi, avec une mauvaise mentalité… puis, il m’insulte de « ch*enne » en russe et j’en passe. Et pour finir il me bloque. Je me dis que je suis enfin tranquille, seulement deux-trois semaines plus tard, il est venu me chercher dans mon centre équestre… le seul moyen qu’il a eu de savoir que j’y étais, c’est de regarder tous mes amis sur facebook…

Donc on est quand même passé à la gendarmerie (qui m’a gentiment envoyée bouler, même s’ils ont fini par prendre la plainte). J’ai été tranquille deux ou trois mois avant qu’il ne revienne à la charge en me disant de « ne pas le prendre pour un con sinon ça prendra une autre tournure »  car il était persuadé de m’avoir vue dans un autre endroit (ou je n’étais pas).

J’espère juste qu’il ne sait pas en quelle fac je suis et qu’il regarde les emplois du temps ou qu’il m’attende à la gare ou des trucs comme ça. J’ai dû prévenir mon boulot de ne pas dire que j’y travaille encore si jamais il appelle…

Au niveau de mes réseaux sociaux, j’ai effectivement changé mes comportements suite à cet incident, du type renforcement des paramètres de sécurité/confidentialité, j’ai demandé à mes amis de ne m’identifier nul part pendant un certain temps, j’ai enlevé certains trucs auxquels mon compte était relié, viré deux trois photos… Je ne mettais plus de « je participe » a un événement public de peur qu’il puisse débarquer.

En résumé, un petit stalkeur bien sympathique qui m’a fait un peu flipper a force de chercher mes infos partout, notamment sur facebook et de venir sur mes lieux de loisirs en plus d’avoir mon adresse. Pas de nouvelles depuis juillet dernier, tant mieux, mais dès fois je stress un peu quand il y’a une voiture que je ne connais pas dans le chemin, quand un numéro de portable appelle sur mon fixe, je regarde qui sonne à la porte avant de descendre… J’ai des amis qui ne sont pas sereins juste à l’idée de venir chez moi !

Décentraliser ses usages numériques – Crédit: Martin Lelièvre

Lenny – « Dans la communication et l’informatique, on a publié des spams/fishing à mon insu »

Une application tierce a posté un message de spam genre « Gagnez un Samsung etc … » sur mon profil, mais aussi sur l’entièreté des groupes auxquels je fais partie … et sur les pages facebook desquelles j’étais admin pour lesquelles je travaillais, dont certaines sur du community management ou des structures liées au numérique et à l’informatique… ça ne le fait pas trop quoi…

C’était lié à une vieille application tierce qui avait des droits sur mon compte FB et qui a été hackée par des gens pour utiliser des profils comme relais de spam en gros et c’est vieux de ouf parce que je n’ai plus la même application ni le même téléphone, ça date d’il y a plusieurs années !

On a dû m’enlever les droits pour que ça arrête de se produire. C’est arrivé 3 fois. La première fois, je l’ai enlevé super rapidement et je pense que très peu de gens l’ont vu. Deuxième fois pareil. A partir de cette deuxième fois, je pensais avoir réglé le problème … donc la troisième fois j’ai laissé le post plus longtemps parce que je ne l’avais pas vu. Mais je n’ai pas été viré, ma supérieure m’a juste enlevé les droits sur la page FB.

L’incident n’a pas entaché mes relations avec elle puisque que je vais recommencer à faire de la communication pour eux sur les réseaux en tant que vacataire. Par contre, j’étais juste ultra gêné que ça arrive, encore plus dans ce milieu-là.

Depuis, je suis beaucoup plus prudent, je ne donne plus accès à des applications tierces à mon compte FB, je vais utiliser un compte FB attitré à la gestion des pages dont je suis responsable…

Quand tu postes un truc comme ça contre ton gré sur une page qui a plus de 8000 likes et qui parle de numérique ou de community management etc… tu te sens très con. J’ai posté à mon insu dans plus de 23 pages et groupes, en plus de mon profil. A plusieurs reprises, je pensais avoir réglé le problème … sauf que c’était une cause plutôt hardcore. J’avais déjà ciblé et supprimé cette application tierce, sauf qu’elle se réinstallait … donc il a finalement fallu la bloquer ! Tout un programme … Heureusement mes responsables ne m’en ont pas voulu, parce qu’ils me font confiance et ils savent que je n’étais pas complètement con et que je ne clique pas sur n’importe quelle pub ou je ne sais quoi qui pop-up sur mon écran.

Des structures et solutions existent

Si jamais vous êtes victime d’un abus numérique indépendant de votre volonté ou que vous dérapez, il y a des solutions, en approchant les plateformes elles-mêmes, en allant voir la police ou encore différentes associations qui sauront vous guider (voir plus bas par exemple). Comme dans la vie analogique, les comportements sur internet ont leurs conséquences et sont susceptibles d’enfreindre la loi.

Si les réseaux sociaux peuvent être source de problèmes dans la vie réelle, ils peuvent aussi énormément apporter, en connaissances, en contacts et en lien social. Ils deviennent souvent indispensables aux professionnels de tout secteur.

Pour plus d’informations:

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