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Vous ne le connaissez peut-être pas, mais vous l’avez sans doute déjà vu à la télévision ou sur le net, Pascal Boniface est un daron de la géopolitique française. Pour autant, il n’est pas possible de le classer parmi les « intellectuels médiatiques » qui sont parfois empreints de l’influence des lobbys ou d’une pensée peu structurée et de réactions émotives (genre toi en after quand tu discutes du conflit israélo-palestinien avec Dédé autour de la dernière bouteille de vodka de la soirée).

Ce bon vieux Pascal est le directeur de l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), un des plus grand thinktank français et il était de passage à Strasbourg pour deux interventions jeudi dernier (le 8 février).

Il a un CV long comme tes deux bras. Docteur en droit public, ancien membre du PS (parti en 2003), chevalier de la légion d’honneur et auteur de beaucoup (beaucoup) de bouquins, P.B. était l’invité de l’Université de Strasbourg, la Ville, l’IEP de Strasbourg, l’association SciencePoForum et le Lieu d’Europe pour une conférence sur la Russie.

Avant d’arriver à l’IEP, et juste après une conférence à la librairie Kléber où il présentait ses deux derniers ouvrages (son édition annuelle des « 50 idées reçues sur le monde » et son livre « antisémite » où il répond à des accusations invalidées par la justice), il a accepté de nous laisser l’accompagner pour son voyage en tram entre Homme de Fer et Observatoire. On en a profité pour lui poser quelques questions (entre deux jingles de la CTS) :

Pourquoi venez-vous à Strasbourg aujourd’hui pour parler aux étudiants de l’IEP de la Russie ?

J’aime aller dans d’autres institutions que celles où j’enseigne pour rencontrer un public nouveau… notamment les IEPs où il a toujours un public de connaisseurs. C’est un sujet qui me paraît très pertinent parce que la façon dont la Russie est traitée, y compris dans les médias français, ne me paraît pas toujours pertinente. Il y a beaucoup d’exagérations et de diabolisation. On a du mal à avoir un regard détaché et serein sur la Russie.

Doit-on, à l’instar des USA, avoir peur de l’intervention Russe dans nos élections, notamment pour les européennes à venir ?

Je suis toujours un peu étonné de voir les américains se plaindre d’interférences dans leurs élections. C’est un peu l’arroseur arrosé. Je pense qu’il y a toujours plus d’interférences américaines que russes. Et puis, il faut raison garder. Les Russes préféraient Trump à Hillary, c’est un fait… mais si Trump a gagné, ce n’est pas parce que les Russes sont intervenus. C’est les électeurs américains (quoi qu’on puisse en penser), qui l’ont choisi.

En visite à Strasbourg, que pensez-vous de l’état de l’Union Européenne aujourd’hui ?

On sait qu’on est en face de plusieurs difficultés de natures très diverses. Le Brexit me paraît plutôt une opportunité à saisir pour rebondir. Avec l’élection de Trump, ce sont deux défis qui pourraient permettre de relancer la construction européenne. Un autre défi serait la montée du « populisme », du moins de l’extrême droite, dans les pays est-européens. Peut-être que leur adhésion à l’Union a été trop rapide. On parle beaucoup des valeurs européennes. On peut se demander quelles sont-elles pour les gouvernements polonais ou hongrois aujourd’hui !

Pokaa est un média numérique, ça nous intéresse votre avis sur le poids géopolitique des grandes plateformes (que certains appellent GAFAs) et sur les cyberconflits…

On dit que « la puissance d’avant-hier c’était la Terre, celle d’hier c’était l’industrie, et celle d’aujourd’hui et de demain ce sont les données ». Je pense qu’il est extrêmement urgent et important que les pays Européens se lancent dans la bataille de ces nouvelles technologies de l’information et de la communication. Il faut que l’on fabrique ces « géants du numérique » nous-même et que l’on ne laisse pas le monopole aux USA. Pour les cyberconflits… dès qu’il y a un « espace » qui s’ouvre, de nouveaux affrontements se développent avec. Quand il n’y avait pas d’aviation, il n’y avait pas de guerre aérienne. Les rivalités géopolitiques traditionnelles préexistantes se déplacent tout simplement sur ce nouveau terrain. On a l’impression que les acteurs se testent entre eux et qu’il faudra définir des « codes de bonne conduite » spécifique à ce terrain là.

Quels sont les événements géopolitiquement les plus marquants de ce début d’année ?

Le défilé commun des deux Corées aux Jeux Olympiques. Ça montre d’une part l’importance du sport dans la diplomatie et de l’autre que les Coréens se méfient de Trump peut-être plus qu’ils n’ont envie d’abaisser les tensions.

Sinon, il y a la nouvelle doctrine américaine avec le récent discours sur « l’état de l’union » montre encore un Trump plus inquiétant, plus unilatéraliste et avec des paroles agressives (même s’il n’en a pas les moyens) et encore et toujours la montée en puissance jour après jour de la Chine qui se poursuit et qui bouleverse à terme les équilibres mondiaux.

Vous avez listé 50 idées reçues sur le monde dans un livre… pouvez-vous nous en donner quelques-unes ?

Tout d’abord peut-être celle que l’Amérique va redevenir grande. Je pense que Trump va plutôt affaiblir son pays que lui redonner une grandeur. D’ailleurs, quand il dit « Make America Great Again » c’est qu’il admet implicitement qu’il y a déjà un déclin… Ensuite, une autre grande idée reçue serait l’éventuelle guerre nucléaire entre la Corée du Nord et les USA. La dissuasion, ça existe. Jusqu’ici elle n’a pas défailli.

Prestigieux invité pour la dernière conférence de la série « L’Europe en Questions »

Dans un amphi rempli d’étudiants et de strasbourgeois curieux, l’expert a débattu pendant près d’une heure et demi sur de nombreux sujets parfois bien éloigné du thème de base de la conférence, à savoir : « La Russie vise-t-elle à affaiblir l’Europe ? »

En effet, Pascalou a plus d’une corde à son arc. Véritable encyclopédie sur pattes, il connait en profondeur tout un tas de trucs sur tout un tas de sujets divers et variés. Il commence par un rappel historique et quelques constats percutants sur le prisme de pensée qu’on peut avoir en Occident. « On ne peut pas comprendre la Russie sans savoir comment elle en est arrivée là » introduit Mr.Boniface. La « grande méchante » Russie ne le serait pas tant que ça. Malgré les réelles dérives autoritaires, nationalistes et répressives de Vladimir Poutine, nous ne sommes plus à l’époque de l’Union Soviétique.

« On pourrait inverser la question et se demander si l’Europe ou les occidentaux veulent affaiblir la Russie. »

Pascal propose qu’on balaye devant notre porte avant de porter des jugements qui « loin d’apporter des solutions vont plutôt aggraver les problèmes » sans pour autant « faire culpabiliser l’Europe » ou être dans une « culture de l’excuse ».

Depuis les années 90 et la fin de la guerre froide, la Russie a subit de nombreuses humiliations de la part des occidentaux. Entre la dissolution de l’URSS, l’extension de l’OTAN, la guerre du Kosovo et surtout le système de défense anti-missile mis en place par les américains, les Russes avaient de quoi s’inquiéter. « Les Américains ont fait le choix d’être les Vainqueurs de la Guerre Froide et les bâtisseurs d’un Ordre Mondial Nouveau. S’il y a vainqueur, il y a vaincu. Ils ont estimé qu’ils pouvaient faire de ce vaincu un peu ce qu’ils voulaient. » Poutine est rapidement devenu populaire chez lui, parce qu’il est impopulaire chez nous. Le fait qu’il résiste aux occidentaux et qu’il ait « relevé la Maison Russie » explique aussi sa popularité. C’est un machiavélien. Il pense qu’il vaut mieux être redouté qu’être aimé.

En 2007, Poutine fait un discours très anti-occidentaux. Les USA ont deux visions contradictoires mais contiguës de la Russie: à la fois le vaincu de la guerre froide, mais aussi et toujours la menace existentielle qui continue à peser. Obama voulait appuyer sur le bouton « reset » des relations russo-américaines. Pas possible. Idem pour Trump, les relations sont encore plus dégradées qu’avant. Le complexe militaro-industriel très puissant aux USA poussent à cette vision belliqueuse, alors que la menace grandissante est plutôt du côté de la Chine.

La Russie est à la fois un rival et un partenaire.  

Autre problématique: le droit international. Lors de la guerre du Kosovo en 1999, la Russie a très mal pris que l’OTAN « porte atteinte à l’intégrité des territoire de la Yougoslavie » alors que l’OTAN défendait le « droit des peuples à disposer d’eux mêmes ».  Pour la Crimée, qui peut se traduire comme une forme de vengeance vis-à-vis du Kosovo, le front est renversé. Les Russes défendent le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » alors que l’OTAN crie à l’ingérence et « découvrent les vertus de l’intégrité des territoires qu’ils ont foulé au pied au Kosovo ».

Selon Pascal, l’erreur des Européens a été d’accepter les sanctions que voulaient les USAs sur la Russie. Nous avons beaucoup plus de relations commerciales avec les Russes. La France était pertinente car elle avait historiquement un autre point de vue que celui des USA. C’est moins le cas et les Russes ont été déçus.

Passé le cap des 20 minutes de présentation sur la situation avec la Russie, le débat s’enclenche, d’abord avec le professeur de droit international Alexis Vahlas et les étudiants de l’IEP. On commence par une question sur le fameux « soft power » russe qui serait critiqué par des dirigeants européens comme facteurs de déstabilisation. « Oui, il s’y mettent, mais aucune comparaison possible avec celui des USA » répond Pascal.

« La NSA, ce n’est quand même pas une invention de PifGadget ! »

« Poutine n’est pas mère Thérésa, mais je pense qu’il y a une volonté de l’OTAN de gonfler la menace pour justifier son existence ».

On passe sur l’Ukraine ensuite, la religion orthodoxe et les matières premières. « La Russie a besoin de vendre son gaz. Elle est aussi dépendante de nous que nous le sommes d’elle. »

S’il est impossible de faire le tour de la question en une heure, le géopolitologue et l’équipe de l’IEP ont réussi à passer sur une multitude de sujets. Résultat, avant même de finir sur un dialogue avec le public, différentes pistes de réflexions étaient ouvertes et le propos dense a permis d’entrevoir la complexité du sujet. On aura compris que la Russie est un sujet toujours aussi clivant et que l’attitude à adopter vis à vis de son gouvernement très controversé reste toujours à trouver.

Bravo, vous avez pris le temps de vous intéresser à un sujet très important et passionnant mais sur lequel vous ne pouvez certainement pas influer. En cadeau, voici cette photo de Vladimir Poutine évaluant la taille de ton pays dans son esprit.

Une photo officielle du « président » Vladimir Poutine
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1 commentaire

  1. Quelques mots oubliés et une utilisation du terme « USA » dans un texte en français qui dérange un peu mais bon résumé de la visite du grand Pascal Boniface.

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