Après quelques années d’activité professionnelle « classique », nombreux sont ceux qui mettent de côté préjugés et carrière toute tracée pour explorer l’univers, à la fois palpitant et terrifiant, de l’artisanat.

« Mes études étaient super, très créatives, je me suis régalée. Mais la réalité l’était moins, je ne m’y retrouvais pas ». Aujourd’hui Emmanuelle Feucht est artisane-tapissière à Strasbourg. Mais dans sa vie d’avant, elle exerçait le métier d’architecte. Un métier qui fait rêver autant les petits que les grands. Portée par un désir de créer de ses propres mains, Emmanuelle n’a pourtant pas hésité longtemps avant de sauter à pieds joints dans la reconversion. En devenant tapissière, elle donne une seconde vie aux objets, côtoie l’intimité de sa clientèle pour mieux la comprendre et la guider dans les choix des tissus qui mettra en valeur son intérieur. Au quotidien, elle a entre les mains toutes sortes de trésors : des fauteuils chinés, coups-de-coeur de particuliers, aux meubles familiaux au passé chargé d’histoire.

Emmanuelle m’accueille dans son atelier : un vaste espace lumineux au sol en béton ciré et hautes fenêtres à carreaux. Je suis conquise. C’est dans un calme presque troublant que nous partageons un thé dans la petite kitchenette de l’atelier, car habituellement nombreuses sont les mains qui s’agitent ici ! En effet ce ne sont pas moins de quatre artistes qui ont investi les lieux et sans doute en connaissez-vous l’une ou l’autre : la céramiste Laurence Labbé, la photographe et vidéaste Camille Roux et Emmanuelle Giora, sérigraphiste. Ici les femmes sont à l’honneur ! Et il y autant de créatrices que de métiers. Dans ce lieu, on est transporté dans un Strasbourg créatif, sous ses formes les plus éclectiques. Bref, au Grand Atelier on cultive la différence : « Malgré nos domaines très différents on touche une clientèle similaire ».

Dans son coin soigneusement aménagé, Emmanuelle Feucht restaure des assises de tout temps, alliant sa connaissance du passé, son savoir-faire et son goût pour la modernité, qui est assurément un clin d’oeil à ses études. Architecte de formation, c’est après avoir exercé durant cinq années qu’elle décide de tout arrêter pour devenir tapissière.

Pour elle, c’était évident. Son métier devait rimer avec passion, et son bonheur, elle ne le trouverait qu’en mettant concrètement les mains à la pâte : « Mon épanouissement personnel passe nécessairement par le travail de la matière ». Comme bien d’autres artisans talentueux de notre région, Emmanuelle a pu se former grâce au Dispositif de transmission des savoirs de la FREMAA (Fédération Régionale des Métiers d’Art d’Alsace) et va apprendre le métier directement dans l’atelier d’un artisan.

« J’use d’un savoir-faire séculaire, minutieux, dans un monde où chaque seconde compte. Être attirée par un métier d’art est le lot de beaucoup de monde. En faire sa vie, c’est faire confiance en la nature humaine. »

Cette renaissance professionnelle, et elle en a conscience, a pu être possible en partie grâce au soutien de sa famille et de ses amis. Sur le plan financier, elle a d’ailleurs pu avoir une rémunération de Pôle Emploi tout le temps de sa formation.

En 2014, alors que celle-ci s’achève, elle passe un CAP en candidat libre, pour lequel elle a dû « potasser toute l’histoire du mobilier francais » : « Durant le règne de Louis XV et XVI c’est l’apothéose des métiers d’art. J’adore cette période. En mobilier on y retrouve par exemple le traditionnel Voltaire que tout le monde aime ».

Et alors qu’elle devait reprendre l’atelier dans lequel elle s’est formée à ce métier, elle décide d’ouvrir le sien, afin de s’extirper d’un cadre trop traditionnel et de réaliser ses propres ambitions, plus modernes.

Alors que le métier d’architecte en fait sans doute rêver plus d’un, Emmanuelle, elle, n’hésite pas une seconde à aller voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs ! Et elle l’était. Néanmoins ses études vont lui servir chaque jour, notamment « dans le choix des volumes et des couleurs », même si à l’inverse d’un architecte elle préfère créer petit : « C’est plus mon échelle d’appréhension, l’échelle de l’intime ».

« Concevoir des espaces et les habiller. Mes deux vies se répondent, s’emboîtent.
Architecte et tapissière décoratrice. La robustesse du béton et la douceur d’un tissu. Et, toujours accompagner les personnes dans la création du décor qu’elles imaginent pour leur vie, dans leur quête de sens. Faire connaissance, recenser les habitudes, comprendre les désirs. »

Cette intimité est essentielle à son travail : « Souvent, ils m’accueillent chez eux, ce qui me permet de mieux saisir leurs goûts ». Lorsqu’Emmanuelle retape un meuble elle « entre dans l’histoire des clients ». Très souvent il s’agit d’objets familiaux qui ont une histoire, par exemple un « fauteuil qui a appartenu à la grand-mère ». Entre ses mains, elle tient un trésor familial de la plus grande importance et en y mettant sa patte, elle l’inscrit à nouveau dans le temps. Une fois un fauteuil restauré, le voilà reparti pour près de vingt ans !

À travers ses restaurations Emmanuelle réinvente les meubles, leur donne un second souffle. Dans l’univers de la décoration d’intérieur, il est malheureusement bien difficile de s’imposer en tant que créateur et Emmanuel le déplore : « Le milieu du meuble est un milieu sclérosé par les grandes marques ». Bien qu’il soit difficile de s’y faire son nid, Emmanuelle garde ce rêve dans un coin de sa tête.

Ses restaurations l’emmènent tout de même à faire un véritable travail de décorateur d’intérieur : « Je les conseille dans le choix des coloris et des tissus ». En s’invitant chez eux, c’est d’un regard affuté qu’elle perçoit les indices qui guideront ses propositions de tissus. Cela peut aller de la couleur des rideaux au caractère des clients et plus généralement, à l’ambiance de leur intérieur : « Le fauteuil est la pièce maitresse dans une maison ».

En pratique, qu’est-ce que ça donne ?

C’est parti. Vêtue de son plus beau bleu de travail, Emmanuelle relève ses manches pour vous montrer les différentes étapes de réfection d’un fauteuil à partir de différents travaux en cours.

La première étape est celle du dégarnissage, il s’agit d’« enlever toute la partie molle » qui le compose, sa carcasse. Une étape bien plus délicate que l’on imagine car plus le fauteuil est ancien, plus le bois qui compose sa structure va être fragile. Attention donc aux éraflures ! C’est une étape également très intéressante car elle permet d’observer le travail de son prédécesseur. On travaille dans les règles de l’art : chaque étape a son outil adapté. Lors de celle-ci, Emmanuelle utilise un marteau ramponneau (recourbé et fin pour aller dans les coins exigus) ou un pied de biche et un maillet pour enlever les clous, ainsi qu’un ciseau à dégarnir.

La garniture d’un fauteuil est très importante pour plusieurs raisons. Non seulement il en découle le confort de l’assise, mais aussi sa longévité.

Il existe trois possibilités de garnitures :

– La garniture traditionnelle : Sangles de jute, crin végétal ou animal
Ce savoir-faire est plus technique et demande plus de main d’oeuvre. La garniture est néanmoins plus respectueuse de l’environnement et sa durée de vie la plus longue.
– La garniture semi-traditionnelle : Sangles de jute, ressorts (« inventés sous Napoléon ! »), toile mais garniture en mousse
– La garniture moderne : Sangles en plastique et mousse
Les matières premières sont plus chères mais nécessitent moins de main-d’oeuvre.

Emmanuelle fait un travail sur mesure en fonction de l’objet et plusieurs critères entrent en compte quant au choix de la garniture : l’âge du fauteuil, son utilisation et le budget. Pour un fauteuil ancien il est préférable de refaire une garniture à l’identique, néanmoins il est toujours possible d’utiliser une technique mixe.

Cependant, bien qu’une garniture mousse ait un coût moins élevé, il faut savoir que sa durée de vie est bien inférieure à une garniture en crin : soit environ cinq à dix ans pour une garniture en mousse, contre vingt à vingt-cinq ans pour une garniture en crin. Emmanuelle s’adapte aux désirs de ses clients, néanmoins selon le fauteuil elle sait ce qui conviendrait le mieux, alors laissez-vous guider par l’experte !

Pour ce qui est de la restauration de la structure en bois, elle travaille en collaboration avec une ébéniste du coin : « Nos métiers sont très complémentaires, on s’envoie des clients ».

Avant de retapisser le fauteuil, il faut préalablement recouvrir l’assise d’une toile blanche, qui doit être bien tendue. Emmanuelle va ensuite appointer régulièrement avec des semences (petits clous), posées à l’aide d’un marteau à tapissier à tête magnétique (aimanté). Les semences, qui servent à positionner temporairement le tissu, seront par la suite ôtées avant de mettre les clous définitifs.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vient ensuite le moment tant attendu, celui de la pose du tissu. Emmanuelle me sort tous ses échantillons, c’est une cascade de couleurs et de textures ! Attention les yeux.

Ces tissus, Emmanuelle les fait venir d’un peu partout et propose une gamme de choix à faire pâlir les plus indécis ! Elle aime travailler avec la marque suédoise Kvadrat Kinnasand pour sa très haute qualité et ses design nordiques et contemporains ou encore avec les superbes textiles de la maison italienne Rubelli.

 

 

 

 

Un soin particulier est apporté à la sélection des matières qu’elle utilise. Le choix du tissu est très important car c’est lui qui va donner toute l’identité au fauteuil. Le client a le choix : il peut soit respecter l’identité de l’objet et choisir un tissu au décor relativement traditionnel ou neutre, ou bien au contraire, choisir de le rendre plus contemporain en optant pour un design plus actuel.

C’est cette décision cruciale qu’Emmanuelle adore. Pour aider ses clients, elle les accueille soit dans son atelier, en leur faisant une pré-sélection de tissus, soit elle se rend à leur domicile afin de se faire une idée plus précise de leur intérieur et leur proposer le tissu idéal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vient ensuite l’étape de finition pour laquelle elle utilise clous décoratifs ou galons, pour un rendu plus discret. Tout comme il existe toutes les couleurs de clous décoratifs, il est des galons de toutes formes. Il peut être plat, en double corde, etc. ! Le galon de finition est, lui, collé sur le tissu.

La clientèle à qui s’adresse son travail de restauration reste principalement « une clientèle aisée, mais pas que ». Emmanuelle le dit elle-même : « Je ne pourrais pas me payer moi-même mes services ». Toutefois, ses clients sont variés, guidés par le plaisir de s’offrir ou d’offrir une belle pièce, ou de restaurer un objet qui a une forte valeur sentimentale.

À Strasbourg, elle a pu réaliser des meubles sur mesure, notamment pour le restaurant le Diable Bleu rue Saint-Guillaume, ou encore dans le bar Le Phonographe, rue de l’Arc-en-Ciel. Peut-être avez-vous eu aussi la chance de voir ses coussins au Générateur, la Boutique de Créateurs rue Sainte-Madeleine.

 

 

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Le métier qui te faisait rêver enfant ?
« Il y en a eu beaucoup ! Mais aucun ne colle parfaitement avec ma vision et mon mode de vie professionnel. Il est important de s’autoriser le changement, se former, se réinventer pour respecter son mode de vie personnel. »

Ton adresse strasbourgeoise préférée ?
« Le douanier pour leurs bons cocktails et surtout la déco (Studio Petit Martin), Jour de Fête pour les délices d’Agatha et les bons vins naturels, L’Opéra National du Rhin pour les décors et la magie du lieu (j’ai eu la chance de faire un stage aux cotés de l’ancien chef tapissier Dominique Keller des ateliers de décor de l’ONR que j’ai adoré), et la Kulture pour les fins de soirées dansantes ! »

Un artiste du coin que tu aimes tout particulièrement ?
« J’ai la chance de partager mon atelier avec deux artistes Emmanuelle Giora (sérigraphie) et Camille Roux (vidéo et photo) dont j’admire le travail et l’approche sociologique. Les oeuvres d’Ayline Olukman, artiste strasbourgeoise qui vit aujourd’hui à New-York qui mêle photographie, collage et aplat de couleurs, ces nageuses et natures mortes me fascine complètement. Il y a aussi le travail de Mathieu Wernert, peintre et photographe, sa vision sensible du monde qui l’entoure me touche beaucoup. Il y a aussi Annie Siber pour ses bijoux, Pierre Frigeni pour ses photos, Leontine Soulier pour ses illustrations, les sculptures de Thomas Bischoff, les magnifiques dessins d’Olivia Benveniste…. Strasbourg regorge d’artistes hyper talentueux j’ai du mal à me limiter ! »

Les artistes qui t’inspirent ?
« Je dirais que le parcours de Xavier Noël, doreur ornemaniste à Strasbourg m’inspire beaucoup. Déjà par sa technique, il utilise un savoir-faire ancestral dans ses créations. Ces sculptures, pleines d’humour sont hyper attachantes, on a envie d’en adopter une, deux, trois ou toute une famille ! Il y a quelques années il a fait parti du même dispositif que moi et aujourd’hui il va exposer à Los Angeles, en toute simplicité ! J’aime sa manière d’entreprendre un métier d’art ! »

Ô les mains ! No. 1 : Virginie Gallezot, céramiste

Ô les mains ! No. 2 : Aline Falco, enlumineuse

Ô les mains ! No. 3 : Xavier Noël, doreur ornemaniste

>> MANON OLLER <<

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