À Strasbourg, on peut s’enorgueillir de beaucoup de choses : de la gastronomie, de nos traditions, de notre Histoire, mais surtout de notre cathédrale. Ce chef-d’œuvre en dentelle de grès rose alimente notre imaginaire collectif, et de nombreuses légendes. Parmi les merveilles qu’elle abrite, le Pilier des Anges fascine les visiteurs depuis des siècles. On est donc allés à la rencontre de Sabine Bengel, historienne de l’Art à la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, qui nous a chaleureusement reçu, et nous a parlé avec beaucoup de passion du Pilier des Anges, qui la fascine encore aujourd’hui, alors même qu’elle semble le connaître par cœur.


(PS : On a glissé un petit glossaire en bas de l’article pour expliquer quelques notions d’histoire biblique et de vocabulaire architectural si jamais vous vous sentez un peu perdu à la lecture de certains termes).


« un chef-d’œuvre de la sculpture européenne« 


Le Pilier des Anges, aussi appelé Pilier du Jugement dernier*, se trouve devant la monumentale horloge astronomique. Il mesure dix-huit mètres de haut et supporte la voûte du transept* sud de la cathédrale. Créé entre 1225 et 1230, il accueille douze statues réparties équitablement sur trois étages.

De nombreuses légendes alimentent la construction de la cathédrale de Strasbourg, et certaines d’entre elles se concentrent plus particulièrement sur le pilier. Ainsi, même si l’architecte du pilier reste inconnu, certains l’attribuent à Erwin de Steinbach (1244-1318) et à sa fille, Sabine de Steinbach. Parmi tous les maîtres d’œuvre de la cathédrale, Erwin est le plus célèbre de tous et aurait pris la direction des travaux en 1277. Mais la légende ne tient pas debout puisque les dates ne coïncident pas ; en effet, le pilier date des années 1230 alors qu’Erwin n’est né qu’en 1244. Le pilier étant donc déjà présent quand le maître d’œuvre a pris la direction des travaux. Il est donc impossible que sa fille ait sculpté les douze figures qui habillent ce prodige artistique.

© Charlie Picci-Claude / Pokaa

Le Pilier des Anges a donc été mis en place dans le premier quart du 13ème siècle, et se présente comme une parfaite fusion entre l’architecture et la sculpture. Même si l’inspiration émane clairement du porche nord de la cathédrale de Chartres, le Pilier du Jugement dernier reste un chef d’œuvre unique en son genre dans l’art sacré. À l’instar de l’unique tour qui coiffe la cathédrale, les sculptures ornant le pilier sont des figures avant-gardistes, et ont joué un grand rôle dans la diffusion du style gothique en France. La richesse des décors sur les différentes faces incarne la quintessence parfaite de ce nouveau courant qui va bientôt infuser dans toute l’Europe.

Sabine Bengel a consacré sa thèse en histoire de l’Art, et une bonne partie de sa vie à la cathédrale de Strasbourg, sans jamais s’en lasser : “J’aime le Pilier des Anges. Il est un chef-d’œuvre de la sculpture européenne. Il symbolise l’arrivée du gothique à Strasbourg, et représente le summum de cet art. ll est tout à fait novateur dans le sens où rien n’avait été fait dans ce style auparavant. »

Le Pilier des Anges impressionne par la mise en scène en spirale du Jugement dernier. La scène présentée sur une colonne est un modèle unique qui n’a pas son pareil à travers le monde.

© C P-C / Pokaa


Un style qui s’inspire de l’Antiquité

Le pilier octogonal fait à peine un mètre de diamètre, et supporte douze statues plus grandes que nature (à savoir, plus haute que la taille humaine). La composition tripartite nous donne à voir les quatre évangélistes* surmontés de quatre anges avec des trompettes, et clôturant la scène, un Christ trônant entouré de trois anges.

Les statues semblent animées, on a un effet de mouvement, la gestuelle n’est pas figée. L’ensemble est très naturaliste, agité par des petits détails comme les pieds de Matthieu qui dépassent du socle, comme s’il allait venir à nous.

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Cette animation des drapés fluctuants et légers, fait de plissés fins et souples, est typique du “style 1200”*, le style du début du 13ème siècle, qui puise son inspiration dans l’Antiquité, comme le raconte Sabine Bengel : “Le style 1200 à Strasbourg apparaît après le style roman. Quasiment du jour au lendemain, un atelier apparaît sur le chantier de Strasbourg, et amène avec lui le style gothique, un style né en l’Île-de-France. Soudainement, on prend l’Antiquité comme modèle. Le style 1200 apparaît, et va se diffuser partout en Europe. On va le retrouver dans tous les domaines artistiques : dans la sculpture, la peinture, les enluminures…”

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Au premier étage du pilier, sont présents les quatre évangélistes, chacun associé à l’attribut qui le définit ; on parle ainsi de tétramorphe. Marc est associé au lion, Matthieu à l’homme, Jean à l’aigle et Luc au bœuf.

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Les quatre personnages sont adossés au pilier. Ils sont tous pieds nus et portent des vêtements à l’antique (une robe et un manteau) dont les drapés sont fluides et naturels. Tous sont nimbés*, et tiennent des phylactères dont les textes sont aujourd’hui illisibles. Luc, Jean, Matthieu et Marc sont associés par paire et viennent annoncer le Jugement dernier.

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Pour seconder les quatre évangélistes dans l’arrivée imminente de la séparation des élus et des damnés, les quatre anges du deuxième étage appellent vivants et morts à se rassembler à l’aide de leurs trompettes. Les anges sont vêtus en diacre (une aube et une tunique blanche), et leurs grandes ailes sont à demi-ouvertes. Ces ailes sont d’ailleurs très étonnantes puisqu’elles ne sont pas représentées comme des ailes d’oiseaux, mais sont de simples esquisses, ce qui n’avait jamais été vu auparavant. On peut également noter la finesse exceptionnelle de leurs robes, qui sont l’aboutissement ultime de l’art gothique du premier quart du 13ème siècle.
Les anges musiciens de Notre-Dame de Strasbourg sont reconnus comme le summum du décor statuaire de cathédrale.

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La présence des évangélistes et des anges soufflant dans des trompettes est une référence à l’Évangile de Saint Matthieu, dans lequel est évoquée l’annonce du Jugement dernier et l’arrivée du Christ ressuscité.
Il y est dit : “Alors paraîtra dans le ciel le signe du fils de l’homme ; alors aussi, toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le fils de l’homme venir sur les nuées du ciel avec puissance et beaucoup de gloire. Il enverra ses anges avec la grande trompette, et ils rassembleront ses élus des quatre vents, d’un bout à l’autre des cieux” (Mat 24, 30-31).

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Pour couronner la scène, un Christ trônant entouré de trois anges se trouve sur le troisième et dernier étage.

Le Christ montre les plaies de ses stigmates, et pose un regard doux et miséricordieux sur le chœur liturgique*. Aux pieds de Jésus, se tiennent trois petits personnages ressuscités qui implorent son pardon.

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Autour du Christ, trois anges présentaient les instruments de la Passion*, dont certains ont aujourd’hui disparus. L’ange à la gauche du Christ tenait la Sainte Lance et une fiole de vinaigre, l’ange au revers tient la couronne d’épines d’une main partiellement voilée en signe de respect pour cet objet sacré qui était très vénéré au Moyen-âge, le troisième tenait les clous qui avaient servis à maintenir Jésus de Nazareth lors de la Crucifixion.

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Des visages roses, des yeux bleus et des robes blanches

Peu de gens le savent, mais nombre des sculptures que nous connaissons aujourd’hui couleur de pierre ou de marbre, étaient peintes auparavant. Le Pilier du Jugement dernier ne fait pas exception, et des traces de polychromie* sont encore visibles de nos jours à la lumière et attestent de son importante mise en couleur.
On vous l’accorde, c’est assez compliqué à se représenter, et pourtant, initialement, toutes les statues étaient peintes. Les traces de polychromie retrouvées ont montré que les visages étaient roses, les yeux bleus, les cheveux et les barbes dans des teintes brunes nuancées, les robes des anges étaient blanches et leurs nimbes probablement décorés de fond d’or et d’étoiles. Le Christ était doré, ses plaies étaient teintées de rouge sang, ses lèvres étaient rouge cerise.

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Une grande étude de 2009 sur la polychromie du Pilier des Anges a même montré des petits détails touchants, attestant de la minutie du décor peint, comme l’explique Sabine Bengel : « À l’occasion de cette étude, le restaurateur a trouvé des traces de polychromie sur les ailes des anges. À l’aide d’une lampe UV, il a pu prouver que les ailes étaient décorées de plumes.”

Ce panel de couleurs devait donner de beaux reflets au pilier en fonction des heures de la journée.


Un emplacement étonnant

Mais le pilier du transept* sud de la cathédrale de Strasbourg interpelle surtout par sa forme. En effet, les interprétations du Jugement dernier se trouvent, en général, sur les façades occidentales des églises (à savoir à l’entrée), face au soleil couchant, symbole de la préfiguration de la fin du monde. Cette manière de représenter le Jugement dernier est unique au monde, on trouve normalement ce motif sur les portails. Hors à Strasbourg, sur les portails, on trouve des scènes de la vie de la Vierge. Ce qui est pertinent, car la cathédrale lui est dédiée. Mais on se pose malgré tout la question de cet emplacement étonnant. Ce pilier des Anges est un acte créatif incroyable”, explique Sabine Bengel.

L’emplacement de cette scène à l’intérieur de la cathédrale est tout à fait surprenant, et pourrait s’expliquer par le fait que les évêques de Strasbourg célébraient traditionnellement, dans ce bras sud du transept* les fêtes de Pâques, et donc de la Résurrection du Christ.

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Par ailleurs, le sujet du jugement des âmes n’est pas traité de manière effrayante à Strasbourg. Il n’est pas question de sentences, d’élus ou de condamnés. Le pilier montre uniquement le début de l’Apocalypse ; les quatre anges annonciateurs du Jugement à venir soufflent dans leurs trompettes pour appeler morts et vivants à venir, car l’heure tant attendue est arrivée.

Le Pilier des Anges est donc un chef d’œuvre unique, qui insuffle sur son passage, une nouvelle manière de représenter, mais aussi de créer. Les douze personnages qui l’habitent sont animés par les plis souples de leurs vêtements à l’antique, mais aussi par la finesse des détails, comme les ailes des anges qui semblent traversées par le vent. Le tout jeune style 1200 trouve à Strasbourg sa quintessence et un modèle pour les siècles à venir.

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Quelques notions bibliques et mots de vocabulaire architectural

Chapiteau : en architecture, le chapiteau est l’élément qui couronne une colonne, un pilastre ou un pilier. Il est parfois orné de motifs ornementaux représentant des personnages ou des éléments ornementaux: corbeilles de fleurs, de fruits, feuilles d’arbres …

Chœur liturgique : le centre de la cathédrale, là où se déroulent les rituels associés à la religion chrétienne;

Jugement dernier : pour les Chrétiens, le Jugement dernier sera le jour où le Christ ressuscité apparaîtra aux Hommes pour juger leurs âmes. Morts et vivants se retrouveront, et seront séparés en deux catégories, celle des élus et celle des damnés qui seront condamnés pour l’éternité à séjourner aux Enfers;

Évangélistes : auteurs des Évangiles, les textes dans lesquels la vie et la doctrine de Jésus de Nazareth ont été compilés. Les autres évangélistes sont Marc, Matthieu, Luc et Jean;

Nimbe : auréole lumineuse qui encercle la tête des personnages saints dans l’Art;

Passion du Christ : désigne de manière globale tous les évènements qui ont précédés la mort du Christ, partant de son arrestation à la Crucifixion sur le Mont Golgotha;

Phylactère : une banderole sur laquelle est inscrit un texte;

Portail : dans l’architecture religieuse, le portail est l’entrée d’un bâtiment. Une entrée souvent monumentale et parfois décorée de scènes bibliques comme c’est le cas pour les églises, cathédrales et autres lieux de cultes rattachés à la religion chrétienne;
Polychromie : mise en couleur de l’architecture ou de la statuaire;

Salut : fait référence à la délivrance et à la libération du péché par la confession et le pardon;

Stigmates : blessures du Christ, traces des sévices qu’il a enduré au cours de la Passion;

Style 1200 : il s’agit d’un nouveau mouvement architectural et artistique qui apparut au début du 13ème siècle en France. Il marque le passage du style roman au style gothique, possible grâce aux évolutions en matière de construction; les bâtiments paraissent moins imposants et gagnent de la hauteur. Le style 1200 est marqué par un retour à l’antique, à savoir un regain d’intérêt pour l’Art de l’Antiquité;

Transept : le transept est “le couloir” qui vient couper la cathédrale en deux et lui donner sa forme de croix. Lorsque nous parlons du transept sud dans cet article, nous faisons référence à la petite entrée qui se trouve Place de la Cathédrale.


Charlie Picci-Claude

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