Depuis cet été, la rédaction est partie à la rencontre des petites bêtes avec lesquelles nous cohabitons sur le vaste territoire alsacien. Parce que pour préserver la faune alsacienne, il faut d’abord la connaître, on s’est intéressé aux habitudes et aux conditions de vie de plusieurs animaux. Qu’il s’agisse d’espèces menacées ou parfois considérées comme nuisibles, elles partagent toutes ce même lopin de terre et méritent à ce titre une attention toute particulière. Quatrième rencontre : la chauve-souris.

Animal nocturne ou crépusculaire, la chauve-souris se nourrit quasi-exclusivement d’insectes en France métropolitaine. On estime que 23 espèces sont actuellement implantées en Alsace. Parmi elles, la Sérotine de Nilsson et la Sérotine bicolore sont particulièrement emblématiques car on ne les trouve pas forcément ailleurs. Mais de nombreuses choses restent encore à découvrir sur ces espèces comme l’explique Lisa Thiriet, chargée de mission pour GEPMA : “On ne sait pas si elles se reproduisent sur le territoire alsacien ou pas. On continu de chercher, mais pour l’instant on ne sait pas, donc on a encore des surprises à avoir sur ces espèces-là, ce qui est plutôt chouette ! L’écologie des chauves-souris, c’est très très vaste, et mal connu. Il y a encore beaucoup d’espèces sur lesquelles on ne sait pas grand chose, certaines espèces qu’on continu à chercher et certaines qui sont encore décrites.” C’est pourquoi les organismes d’étude et de protection de la faune comme GEPMA s’investissent quotidiennement pour en apprendre un peu plus sur ces animaux si particuliers et sensibiliser le public à sa conservation. Parmi les différentes actions menées par l’équipe, la pose d’enregistreurs en forêt est un moyen efficace étudier les différentes espèces en milieu naturel. L’occasion pour nous de les suivre en plein cœur de la forêt d’Haguenau.

© Caroline Alonso / Pokaa


Selon le milieu et l’espèce, des comptages difficiles à réaliser

Le nombre exact de chauves-souris présentes sur le territoire alsacien est impossible à déterminer. En effet, les habitudes de vie des différentes espèces rendent leur comptage très difficile. Pour les espèces comme le Grand murin par exemple, qui s’est adapté à l’humain en se nichant dans les combles des bâtiments, le suivi se fait plus facilement : “Ce sont des espèces qui sont très faciles à suivre parce que quand les gens ont 200 chauves-souris dans leur grenier, ils le savent et du coup en fait on a des suivis d’année en année chez ces gens-là où on va à la même période chaque été faire le comptage. Ça nous permet de voir si les populations évoluent en augmentant ou en déclinant. Par exemple, est-ce que globalement, sur l’ensemble de l’Alsace pour cette espèce-là, on a un effectif total qui monte ou qui descend sur 10 ans ?” explique Laura Thiriet.

Mais pour les espèces arboricoles, ça se complique. Elles sont une dizaine ou plus dans un arbre et trouver celui qui est occupé est une mission très délicate. Et la tâche est d’autant plus compliqué qu’elles utilisent tout un réseau de gîtes et ne restent donc pas dans le même trou d’arbre durant toute la saison. Alors le GEPMA effectue des captures temporaires afin de positionner un petit émetteur entre les deux omoplates de la chauve-souris pour les suivre sur huit ou quinze jours. Cette technique permet de savoir à quel moment l’individu change de gîte et de compter pour chacun d’entre eux, le nombre d’individus qui en sortent. Mais même avec cette approche, les effectifs restent très durs à suivre. Notamment parce que certaines espèces sont moins faciles à détecter : “Si on prend la Noctule de Leisler, c’est une espèce, qu’avec les enregistreurs on va détecter à 100 mètres voire plus. Le cri porte et la détectabilité est bonne. Mais si on prend d’autres espèces, comme le Petit Rhinolophe, là par contre, c’est 5 à 10 mètres pour les détecter. Donc si on pose l’enregistreur 5 mètres trop près ou trop loin, c’est foutu, on ne la détecte pas.


Les innombrables menaces qui pèsent sur les chauves-souris

En France, toutes les chauves-souris sont protégées par la loi depuis 1976. Si sur les 23 espèces qui se trouvent en Alsace, toutes ne sont pas en déclin, elles sont néanmoins de plus en plus menacées. Le nombre de chauves-souris présentes sur le territoire baisse, et c’est notamment dû aux multiples menaces auxquelles l’animal doit faire face. La première est sans doute la destruction de son habitat naturel. Les zones urbanisées prennent de l’ampleur, et les espaces naturels diminuent. Celles qui avaient donc pris l’habitude de trouver dans les toitures de maisons, un habitat de substitution, font face à un nouvel obstacle : les rénovations énergétiques liées au plan climat. Dans les maisons, les isolants sont renforcés, le moindre interstice est bouché, ne laissant plus une seule faille par laquelle passerait une chauve-souris. Même au cours des travaux, il n’est pas rare que certaines finissent emmurées vivantes si elles n’ont pas été détectées à temps. Quant aux nouvelles constructions, elles n’intègrent tout simplement plus les espaces dont raffolent les Chiroptères. Il existe pourtant différentes solutions comme l’intégration de gîtes au moment de la construction dans la façade ou bien dans le toit ou dans le jardin. Pour Lisa Thiriet, c’est une évidence, la démarche doit être systématique : On essaie travailler pour que ça rentre dans les mœurs et que ça deviennent un réflexe en construisant un bâtiment de se demander : “où et comment sera intégrée la biodiversité dans mon bâtiment ?En dehors des habitations en elles-mêmes, la présence des chats domestiques est également un fléau pour ces animaux. Ces super prédateurs peuvent être à l’origine de véritables carnages en seulement une nuit.

Une colonie ayant élu domicile dans une toiture.
© GEPMA

En milieu forestier également, les chauves-souris doivent composer avec le bon vouloir des exploitants. Deux approches s’opposent : celle du rendement maximum, où l’on coupe les arbres vieillissants avant que se créent des cavités, pour un prix de vente plus intéressant, ou bien celle favorable à la biodiversité en marquant et en épargnant les arbres à cavités présents sur une parcelle. L’utilisation de produits phytosanitaires à l’encontre des insectes sur les parcelles agricoles participe également à la baisse des populations. Pourtant, les chiroptères peuvent très bien remplir ce rôle et assistant les agriculteurs : là où les chauves-souris passent, les insectes trépassent ! 

La chauve-souris étant un animal très routinier, elle a tendance à suivre systématiquement les mêmes itinéraires pour se déplacer. Voilà pourquoi la modification de son environnement peut lui être fatale.Les chauves-souris vont suivre des structures paysagères, donc si au milieu de la haie qu’elles prennent tous les jours depuis cinq ans vous mettez une route, elles vont se faire taper par les voitures c’est sûr. confirme Laura Thiriet. Le développement éolien aussi est particulièrement dangereux pour les chiroptères car ils sont confrontés au barotraumatisme : “C’est un peu comme si on faisait de la plongée, sans respecter aucun palier. Le mouvement de la palme va créer des changements de pressions brusques que l’organisme de la chauve-souris pensant seulement 4 ou 10 grammes n’est pas capable de tenir. Elle va avoir des implosions d’organes, ou des hémorragies internes, en tout cas des lésions internes qui ne seront pas tenables et elle va aller mourir un peu plus loin.Placer des éoliennes en milieu forestier par exemple, serait donc fatal pour un nombre considérable d’individus. 

© GEPMA


Une mauvaise image qui colle à la peau

Rage, nuisances, contes et légendes, la chauve-souris ne bénéficient pas vraiment d’une image très reluisante auprès du public. Pourtant, il n’y pas ou peu de raisons de se méfier du petit animal. Aucun cas de rage transmise par un animal non importé d’un pays dans lequel sévit la rage n’a été observé en France métropolitaine depuis 1924. De plus, chaque cadavre trouvé est testé. “C’est très très rare d’avoir une chauve-souris positive à la rage. Et comme elles en meurent, la plupart du temps en tout cas, ça ne se propage pas très bien, sinon toutes les colonies seraient décimées super vite.” confirme la chargée de mission. Beaucoup d’inquiétudes concernent aussi les excréments accumulés par les petites bêtes. Mais ceux-ci ne véhiculent pas de maladies, ni de champignons peuvent facilement être nettoyée en un coup de balais : “À part un peu d’odeur, ce sont les seules nuisances qu’on peut avoir avec des chauves-souris. Souvent les gens ont peur, mais une fois qu’on est allé chercher celles qui sont chez eux pour les sortir ou alors les ramener à un centre de soin quand par exemple il y a des cas d’attaque de chat, et qu’ils les ont vu de près et comme c’est petit, ça dédiabolise la bête et ça va mieux.

En partenariat avec le GEPMA et la LPO, un pôle de médiation faune sauvage a été créé pour répondre à tous les SOS et les problèmes de cohabitation. Les équipes gèrent la médiation, donc la cohabitation Homme/animal et la démarche est souvent couronnée de succès :Il suffit d’expliquer aux gens les manières de faire en sensibilisant un peu et en donnant des astuces contre l’odeur, l’accumulation de crottes ou la prédation de chats. On arrive à les faire cohabiter et des fois certains au bout de dix ans ont toujours leurs chauves-souris et ils sont très contents !Quant aux intrusions nocturnes passagères, il suffit bien souvent de laisser les fenêtres ouvertes toute une nuit pour que les chiroptères daignent quitter un appartement strasbourgeois.

© GEPMA

La crise du Covid n’a sans doute pas amélioré l’image des chauves-souris. Mais l’équipe du GEPMA a reçu de nombreux appels et chacun des membres a participé à l’effort de sensibilisation :Beaucoup de personnes s’inquiétaient. On explique qu’il n’y a pas qu’une seule espèce de chauve-souris, que celles qui sont en Asie ne sont pas les mêmes que celles que nous avons en France, que même celles qui sont en Alsace ne sont pas forcément les mêmes que dans le sud, et que de toute façon, ce sont des espèces insectivores qui ne vont pas venir nous mordre. Et que le Coronavirus est présent chez le chat domestique, mais que chez les chauves-souris ce n’est pas le même, ensuite, une fois que c’est compris, tout va bien.


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