Dans la série Génération Strasbourg, on part à la rencontre d’une personne dont le vécu personnel et/ou professionnel apporte un nouvel éclairage sur la ville de Strasbourg. Influence de l’Histoire avec un grand H, rapport à la Rue avec un grand R ou encore évolution de la Ville avec un grand V, les observations de la personne choisie sur le Strasbourg d’hier sont autant de clés de compréhension pour saisir le Strasbourg d’aujourd’hui et, déjà, entrevoir celui de demain…

Son graffiti de Coluche, boute-en-train dénonciateur, observe les habitants du quartier gare. Celui de Malala, militante pakistanaise pour les droits des femmes, veille sur les habitués du pôle de photographie Stimultania. Dans la galerie marchande de la rue de la Division Leclerc, un requin apostrophe les consommateurs sur l’évasion fiscale. Sur le portail d’une résidence proche des Halles, un colibri multicolore, référence au mouvement de l’agriculteur essayiste Pierre Rabhi, encourage les passants à faire leur part… Comme en témoignent ses peintures, l’esprit frappeur du « street artist » Dan23, à la fois amuseur et activiste, parfois énervé mais toujours rêveur, vague partout dans la ville de Strasbourg ! Et c’est donc tout naturellement qu’on a voulu découvrir Daniel Bussière, l’humain qui se cache derrière le sobriquet Dan23… Enfoncés dans les fauteuils chinés de sa galerie « Open Your Eyes » au cœur de la Grand Rue, on parle évidemment du parcours de ce graffeur qui se destinait à l’origine à l’enseignement, mais aussi de son rapport nouveau à la notoriété notamment changé par la paternité, et de l’importance de rester insoumis malgré le passage des années.

« Je pense qu’on construit la démocratie comme ça, dans la confrontation d’idées. »

Photo par Maria Fernandes

Tu es né en 1972 à Szczecin, une grande ville portuaire de Pologne… Qu’est-ce qui t’a amené à Strasbourg ?

Je suis né en Pologne, puis ma famille a bougé dans le centre de la France, à Clermont-Ferrand, quand j’étais encore assez jeune. Strasbourg, j’y suis venu après, pour faire des études de prof de dessin… Ouais, c’est très punk comme histoire ! [rires] En fait j’ai toujours aimé dessiner et il suffisait d’avoir un BTS pour passer le CAPES… Et puis surtout, ça faisait plaisir à mes parents. C’est plus rassurant d’avoir un fils qui va devenir enseignant qu’un fils qui veut être artiste ; je voulais me conformer à ce qu’ils attendaient de moi pour les rendre heureux. Bizarrement, ça n’a pas marché ! [rires] Après la formation, il fallait faire un stage d’un an dans une école pour valider le diplôme : j’ai démissionné le soir du premier jour. Je me disais : « Mais qu’est-ce que je fous là… » J’étais peut-être naïf mais je ne m’attendais pas à découvrir un système aussi peu basé sur l’épanouissement, mais plutôt calqué sur une logique industrielle. Ce qui est marrant, c’est qu’aujourd’hui je suis souvent invité dans des écoles pour parler de mon travail, et je suis libre de mon discours auprès des gamins : « Interrogez tout, tout le temps – même l’autorité ! » Un prof responsable d’une classe de quarante gosses ne peut pas leur dire ça sans se tirer une balle dans le pied…

Comment tu es passé de « presque-prof » au chômage à artiste-peintre reconnu ?

Après ma démission je ne savais pas quoi faire… Ça a commencé à me prendre la tête alors en bon adulte responsable, je me suis barré en Asie ! [rires] Là-bas j’ai beaucoup dessiné, presque tous les jours. J’ai redécouvert que j’aimais ça, je me suis retrouvé… Je suis rentré à Strasbourg en me disant : « OK je sais quoi faire, je veux être peintre. » Pour ça il fallait que je peigne tous les jours, que je me concentre pleinement sur ma progression et ma promotion… Donc il fallait que j’ai des tunes en attendant d’avoir des clients. C’est toujours une histoire de tunes ! [rires] Même si j’avais arrêté, j’étais encore considéré comme un employé de l’Éducation Nationale… On avait droit à des prêts à taux zéro, alors j’en ai fait un ! J’ai estimé qu’avec la somme, j’avais de quoi vivre trois ans, et c’est le temps que je me suis donné pour percer… Ça a l’air tranquille, présenté comme ça, mais je me suis vraiment défoncé. Pendant ces trois ans je me suis imposé un quotidien militaire : le matin je m’éduquais sur Internet et l’après-midi je peignais, souvent pendant plusieurs heures d’affilé et jusqu’à tard le soir… Je voulais que ça prenne. Au bout de trois ans, ça a commencé à prendre, mais ça restait précaire. Je bossais en freelance à côté, je faisais des cartes de visite, ce genre de petits trucs, rien de fou mais ça payait la peinture quoi ! Après j’ai trouvé un bon deal avec une boîte de pub : je bossais pour eux deux fois par semaine, et ils me payaient assez pour que je puisse peindre le reste du temps… Ça m’a permis de passer à un autre niveau, j’ai pas mal exposé puis j’ai ouvert ma galerie !

Tu es passé des galeries à la rue, alors que beaucoup de « street-artists » ont fait l’inverse… Qu’est-ce qui t’a conduit à changer de monde ?

Le monde de l’art, ça a été une désillusion. Y a beaucoup d’egos, ça s’écoute beaucoup parler… J’aimais vraiment mon travail, mais pas du tout mon milieu. Après plusieurs expos bien reçues, j’ai eu un appel d’un festival dans le Sud de la France. Ils voulaient que je fasse du live-painting. J’aime beaucoup la musique alors j’ai dit oui ! Et puis j’ai réalisé que c’était impossible de créer une œuvre sur une scène, dans un temps limité, avec de l’aquarelle… Du coup, pour l’occasion, j’ai choisi de bosser avec des bombes d’acrylique, et j’ai beaucoup aimé ! L’expérience du live-painting en elle-même m’a beaucoup plue. À l’époque j’aimais bien la lumière alors forcément la scène ça m’a emballé ! [rires] Après cette première expérience, on m’a appelé pour un autre festival au Canada, et puis un autre ailleurs, et ainsi de suite. À l’époque peu de gens faisaient du live-painting. J’étais bien payé, je voyageais, c’était le pied ! Ça a duré quelques années, j’ai bien kiffé et puis je me suis réveillé en gueule de bois. J’ai réalisé qu’on me demandait toujours la même chose, dans les festivals comme les événements privés style séminaire d’entreprise… En fait, petit à petit, j’étais en train de faire la pute ! [rires] Je chiais sur mes convictions pour un peu de tunes et de notoriété… J’étais entré dans la logique industrielle que j’avais fui dans l’Éducation Nationale en fait ! Au moment de cette prise de conscience, je suis devenu papa… Ça m’a remis les idées en place : j’ai tout plaqué pour recommencer à zéro, pour faire un truc bien, un truc qui me plaît à moi et qui fait plaisir aux autres. La rue à la base, c’était juste une stratégie, un moyen d’être visible. En plus Strasbourg c’est Disneyland ! La ville est très propre donc le moindre graffiti se remarque. Mais très vite, je me suis pris au jeu de la rue. C’est cool, quand même, d’accompagner les gens dans leur quotidien avec des dessins. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui je fais les choses pour les bonnes raisons, pour laisser un truc à mes gamins au lieu de bêtement fanfaronner sur mon image…

La galerie de Dan (par Maria Fernandes)

En 2013, tu participes à l’événement Paris 13, regroupant la crème de la crème du street-art international. Ton travail bénéficie d’une belle médiatisation… Mais tu rentres quand même en Alsace ?

C’est simple : Strasbourg, c’est ma ville. J’ai ma famille ici, ma galerie aussi, la vie est tranquille. Le monde de l’art allait me gonfler et j’avais envie de faire des trucs à ma hauteur… Strasbourg, c’est mon parc de jeu, il y a mon empreinte… En dessinant dans les rues, je raconte une histoire sans fin à laquelle participent la ville et l’habitant ! L’idée de transmettre un message me plaît. On est loin des clichés qui prétendent que le graffiti est un truc de cité. À 4€ la bombe de toute façon, ce n’est pas accessible à tout le monde. Moi j’estime juste que l’espace public est autant à moi qu’à tous les autres, aux pouvoirs publics comme au public ! Parfois, je fais des peintures à côté de pubs avec des meufs à poil, et je pense sincèrement que ce que je fais n’est pas pire ! Graffer ce n’est pas être anticonformiste : c’est juste être vivant.

Photo par Maria Fernandes

La mairie vient de te donner l’autorisation de graffer librement dans Strasbourg… Est-ce que la levée de l’interdit, qui fait partie de l’ADN du street-art, t’assagit un peu ?

C’est vrai, souvent les mecs établis perdent de leur mordant… Moi bizarrement c’est l’inverse ! Quand j’étais dans l’illégalité, je faisais des trucs plus lisses, dans le dessin comme dans le sens. Mais depuis que j’ai l’autorisation je remarque que je fais des trucs plus poussés, plus engagés, et c’est un truc que je vais encore accentuer. Ma série « Mes héros » était engagée mais quand même assez consensuelle, personne ne déteste Mandala quoi, on est quand même tous plutôt d’accord pour dire que c’était un bon gars ! [rires] On était sur des figures emblématiques que j’ai envie de laisser un peu, pour m’attaquer aux connards – ces gens dont le public ne sait pas trop quoi penser, comme les lanceurs d’alerte, ce genre de trucs… Je vais reprendre le pochoir aussi, j’ai envie de balancer des petites phrases par-ci par-là, sans ambition esthétique aucune, juste une réflexion qui prend la tête ! Je suis un sale gosse ! [rires] Je pense qu’on construit la démocratie comme ça, dans la confrontation d’idées. J’ai la chance de pouvoir m’exprimer, je me sens responsable d’encourager le débat. Si j’ai voulu l’autorisation de la ville c’est pour ça, pas pour me poser : je voulais juste faire mon job tranquille sans être tout le temps arrêté ! À 45 ans, quand t’appelles l’école pour la deuxième fois du mois pour dire que tu ne pourras pas récupérer les gamins parce que t’as encore été arrêté… Franchement ça fait chier ! C’était plus pratique qu’autre chose. Maintenant les flics me disent bonjour et passent leur chemin et moi je peux me concentrer sur mon boulot. Je me sens plus à l’aise, ça me permet d’être plus franc, et je crois que ça se ressent positivement.

Photo par Maria Fernandes

Rien ne te manque à Strasbourg, mais qu’est-ce qui manque à Strasbourg ?

Strasbourg souffre encore de quelques vieilles mentalités très anti-bruit, anti-jeunes, anti-tout en fait ! [rires] Il faut une nouvelle génération qui vient tout casser, qui fait des trucs sans rien attendre des pouvoirs publiques. Eux ils veulent juste répéter tous les petits problèmes qui les rendent nécessaires, et donc qui les enrichissent ! C’est toujours une histoire de tunes… Il faut multiplier les initiatives personnelles parce qu’en fait le pouvoir c’est nous qui l’avons, puisque c’est nous qui le donnons à nos différents dirigeants. Moi aujourd’hui, je vis confortablement de mon art. Je bosse deux-trois jours par semaine à fond, et le reste du temps je m’autorise à profiter de la vie en me baladant, en me cultivant… Je l’ai assumé que très récemment en fait, de ne pas travailler au moins 5 jours sur 7 de 8 heures à 18 heures. On nous formate à travailler tout le temps, comme si ça définissait notre valeur en tant qu’humain… C’est une connerie je pense. Le plus grand des privilèges, c’est d’avoir du temps libre pour ce qu’on veut.

Photo par Maria Fernandes

Retrouvez Dan sur :
www.dan23.com
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Ou à sa galerie Open Your Eyes

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